Inés de Suárez, le conquistador qui décapita les chefs en 1541

Thibault Delacroix

La première vague s’est abattue sur les cabanes fluviales avant l’aube. À Santiago, il n’y avait pas de mur à briser : il y avait des murs en pisé, une place en terre battue et une poignée d’Espagnols enfilant leurs bottes dans le noir. Inés de Suárez ne s’attendait pas à ce cri, mais elle l’a reconnu instantanément. C’était le bruit de la ville en feu du côté du Mapocho.

Chapitre I : Le feu monte à travers le Mapocho

À l’aube du 11 septembre 1541, le chef Michimalonco lança ses guerriers contre le nouveau Santiago del Nuevo Extremo. Pedro de Valdivia, le gouverneur qui l’avait soulevé sept mois auparavant, était en campagne. À l’intérieur se trouvaient des dizaines de soldats, des membres du clergé, plusieurs femmes et un nombre indéterminé d’indigènes en service. Les portes commencèrent à céder et la fumée envahit la place. Les défenseurs couraient avec des épées et des seaux d’eau, sans vraiment décider quel outil était le plus urgent.

Les chroniques coloniales n’exagèrent pas la panique. Les paillotes brûlaient en rangées et les flammes s’enchevêtraient dans les toits de canne. A la lumière de l’incendie, les assaillants évoluaient dans l’ombre. La ville n’avait d’autre défense que la hauteur de quelques murs mal finis. Si elle tombait, le gouvernorat tout entier tombait avec elle.

Chapitre II : De Plasence à Cuzco

Inés de Suárez est née à Plasence vers 1507. L’Estrémadure était alors une fabrique d’émigrants : mineurs sans héritage, clercs sans allocations, femmes emportées par la promesse des Indes. Elle traverse l’Atlantique en 1537 à la recherche d’un mari parti depuis longtemps. Il atteint le continent et se retrouve à Cuzco, au milieu d’une dispute entre les partisans de Pizarro et d’Almagro. Pour une femme célibataire, Cuzco, à la fin des années 1530, était une ville dure, peuplée de soldats, de plaideurs, d’ecclésiastiques et d’encomenderos. Là, il rencontre Pedro de Valdivia.

Valdivia, originaire d’Estrémadure comme elle, préparait une expédition vers les territoires du sud, au-delà du désert. Il avait servi en Europe et accumulé de l’expérience au Pérou. La relation entre les deux s’est consolidée avant le départ. Inés n’était pas la seule femme du groupe, mais sa relation avec le capitaine la laissait dans une situation inconfortable : elle n’était ni une servante ni une épouse, elle était la compagne du chef de l’expédition. Et dans une colonne destinée à fonder des villes, cela impliquait une autorité non écrite avec laquelle beaucoup d’hommes ne savaient pas comment composer.

Le voyage aux Indes fut long et impitoyable. Les navires quittèrent Séville avec des cales mal aérées ; Les femmes, lorsqu’elles étaient autorisées à embarquer, voyageaient dans de minuscules cabines ou sur le pont. Inés n’y allait pas en aventurière, elle allait recouvrer une dette intérieure. Elle n’a pas retrouvé son mari ni ne l’a trouvé mort ; Les sources ne sont pas d’accord. Et il a décidé de ne pas revenir.

Chapitre III : La marche vers le sud

L’expédition quitta Cuzco en janvier 1540 et descendit à travers les Andes vers la côte. Il traverse le désert d’Atacama et prend possession des vallées de Copiapó, Huasco et Coquimbo. Ce n’était pas une conquête militaire typique : c’était une migration armée de semences, d’outils, d’animaux et de l’urgence d’arriver avant les autres. Les chroniques rappellent qu’Inés s’occupait de l’administration, soignait les blessés et résolvait ce que les soldats appelaient, avec une certaine condescendance, les problèmes des femmes. La condescendance n’a pas duré longtemps dans les camps, où il n’y avait pas assez de bras pour cuisiner, panser, garder et garder.

Le désert ne peut être traversé sans payer un péage. Les chroniqueurs parlent de soif, de chevaux qui se fendent les jambes dans les salines et de porteurs qui meurent de froid la nuit. Pour une femme, le voyage ajoutait un autre soupçon : chaque camp était un tribunal de douane.

Vers la fin de 1540, la colonne atteint la vallée de Mapocho. Là, à côté du fleuve, Valdivia ordonna la fondation d’une ville portant le nom de Santiago del Nuevo Extremo. L’endroit n’était pas un paradis : c’était un bassin fertile entouré de collines, avec des hivers froids et la chaîne de montagnes en arrière-plan. Ils l’ont choisi pour l’eau, pour la défense et pour la proximité de villages indigènes qui pouvaient être soumis à l’encomienda.

Chapitre IV : Une ville sur une corde

Le 12 février 1541, l’acte fondateur est signé. La messe a été dite, un arbre a été planté en guise de parchemin de justice et des lots ont été distribués aux premiers voisins. La disposition était celle habituelle des villes indiennes : des blocs rectangulaires autour d’une place principale. Les maisons étaient construites en adobe, en canne et en paille. Inés fut parmi les premiers colons, une rareté que les scribes ont enregistrée sans commentaire supplémentaire.

Les mois suivants furent stressants. Les groupes parcouraient les vallées à la recherche de nourriture et les indigènes des environs ont commencé à rejeter le travail forcé. Valdivia écrivit au roi pour demander des renforts et considérait la fondation comme un prodige de loyauté au milieu de la famine. La colonie était un petit point entre le désert et la chaîne de montagnes.

Chapitre V : La décision dans la nuit

L’occasion pour les assaillants se présenta le 11 septembre 1541. Valdivia était sortie combattre le soulèvement dans la vallée de l’Aconcagua et la ville était aux commandes d’Alonso de Monroy. Michimalonco a attaqué peu avant l’aube avec une force écrasante. Les défenseurs se retirèrent sur la place tandis que les maisons brûlaient. Les principaux chefs retenus en otages depuis les premiers mois de la fondation étaient enfermés dans l’une des chambres. Dans la plus totale confusion, Inés propose de leur trancher la gorge et de montrer les corps aux assaillants. L’idée était brutale et claire : la peur pouvait faire plus que les arquebuses.

Les sources coloniales s’arrêtent là et tremblent. Le chroniqueur Alonso de Góngora Marmolejo, qui a écrit des années plus tard sur les événements survenus dans le royaume du Chili, a déclaré que la femme d’Estrémadure avait pris l’arme et avait tiré le premier coup. Par son exemple, il a poussé les autres à achever le reste. L’histoire ne s’attarde pas sur le nombre exact de têtes ni sur le son. Il dit l’essentiel : Inés de Suárez n’a pas délégué la commande. Il l’a exécuté.

Le rôle des femmes dans la défense était bien plus que celui d’Inés. Certains transportaient de l’eau, d’autres empilaient des adobes, d’autres encore défendaient les portes. La différence, c’est qu’Inés a décidé. Dans une société qui réservait l’épée aux hommes, le geste scandalisait et sauvait.

L’impact a été immédiat. Les soldats reprennent courage et les assaillants battent en retraite lorsqu’ils voient ce que les Espagnols sont capables de faire avec leurs propres otages. Une ville qui brûlait n’était plus un barrage. C’est devenu un abattoir.

Chapitre VI : Les têtes dans la palissade

Les versions diffèrent dans les détails. Certaines chroniques parlent de têtes affichées sur des piques, d’autres de corps jetés vers les assaillants. Ce qui est clair, c’est le résultat : l’assaut a perdu de sa force et les hommes de Michimalonco se sont retirés alors que les tirs du centre étaient déjà visibles depuis les collines. La ville restait debout, blessée et hermétique.

Quand Valdivia revint, il trouva Santiago fumant mais pas vaincu. La décision d’Inés a été discutée dans les jours suivants. Il y avait ceux qui considéraient cela comme un salut, et il y avait ceux qui jugeaient cela comme une cruauté inutile. Le gouverneur ne l’a pas punie. Il la garda à ses côtés et, des années plus tard, lorsque la Couronne lui demanda de régulariser sa situation domestique, il la maria à Rodrigo de Quiroga, l’un de ses capitaines de confiance.

La ville ne s’est pas rendue, mais les garde-manger ont été incendiés. Les mois suivants furent marqués par une pauvreté extrême, soutenue davantage par l’entêtement que par les provisions. Les fondations s’accrochaient à la vallée.

Chapitre VII : La récompense et le silence

Son mariage avec Rodrigo de Quiroga fut célébré en 1549. Avec lui, Inés devint une voisine puissante, avec une encomienda et une longue mémoire. Quiroga est venue gouverner le royaume du Chili et elle lui a survécu. Elle a également survécu à Valdivia, tombée en 1553 lors de la bataille de Tucapel. Il mourut à Santiago en 1580, à un âge si élevé que c’était inhabituel dans une ville aussi dure.

La figure d’Inés de Suárez a eu des lectures opposées. Pour les chroniqueurs du XVIe siècle, elle était une femme hors de propos, admirable et redoutable. Pour le XIXe siècle, une dispute romantique. Pour l’historiographie actuelle, une preuve de la proximité entre la fondation et le massacre dans la conquête du Chili. Les dates sont tenaces : le 12 février 1541, Santiago est fondée et moins de sept mois plus tard, Inés de Suárez la défend en décapitant les chefs que sa propre expédition avait emprisonnés.

Il n’y a pas de portrait de lui. Il ne reste que la vallée, la rivière et une ville qui s’appelle encore Santiago. Les journaux gardent des silences éloquents : ils la mentionnent pour lui accorder une faveur, pour rappeler à une voisine qui elle était ou pour noter une pierre tombale que le temps a emportée. Le 11 septembre 1541 appartient en revanche aux deux royaumes, le papier et le feu.