Andrés de Urdaneta, le marin qui a découvert la route du retour en 1565

Thibault Delacroix

Le navire Saint Pierre Il se sépare des côtes de Cebu à l’aube du 1er juin 1565. Le vent, encore faible, lui donne la poupe pendant quelques heures. À bord se trouve Andrés de Urdaneta, un frère augustin qui, quelques années auparavant, portait l’habit dans un couvent de Mexico et qui, maintenant, avec sa soutane rassemblée sur les cartes, discute avec le pilote de l’itinéraire à suivre. Ils ne cherchent pas les îles aux épices ; ils viennent d’eux. Ils cherchent le chemin du retour, celui qu’aucun capitaine espagnol n’a parcouru jusqu’alors à travers l’océan Pacifique.

Chapitre I : Un Basque qui prenait la mer

Andrés de Urdaneta est né à Villafranca de Oria, aujourd’hui Ordizia, vers 1498. C’était Gipuzkoa, et la mer arrivait dans cette vallée comme une nouvelle lointaine mais constante. Il n’existe aucun document qui explique avec certitude quand il a embarqué pour la première fois, même si l’on sait qu’au début des années 1520, il figurait déjà sur les listes de marins au service de la Couronne.

La formation d’un pilote basque à cette époque était sévère : il fallait calculer la hauteur du soleil avec l’astrolabe, lire les cartes de Portola et s’appuyer sur la mémoire pour les défaites. Urdaneta a grandi dans ce métier et l’a rapidement maîtrisé.

La vocation nautique se mêlait à une curiosité rare pour l’époque. Urdaneta n’a pas seulement appris à diriger un navire ; Il étudia également la cartographie, les courants et les vents, connaissances qui lui vaudront plus tard que l’épée elle-même.

Chapitre II : L’expédition de Loaysa et des Moluques

En juillet 1525, la flotte de García Jofre de Loaysa appareilla de La Corogne avec sept navires et une ambition démesurée : répéter l’exploit de Magellan et sécuriser les îles aux épices pour la couronne de Castille. Urdaneta a rejoint cette entreprise alors qu’il avait un peu plus de vingt-cinq ans. L’expédition s’est avérée être un désastre en chaîne : tempête, scorbut, faim et morts. Loaysa lui-même mourut avant de terminer le voyage et le commandement passa à Juan Sebastián Elcano, qui ne survivra pas non plus.

La mort d’Elcano a laissé l’expédition sans son pilote le plus expérimenté. Urdaneta a assumé les responsabilités de navigation avant même de toucher les Moluques, et ses actions ont été enregistrées dans les quelques papiers qui restent de cette compagnie.

Lorsque les survivants atteignirent les Moluques en 1526, la situation était désespérée. Les Portugais, qui revendiquaient la même zone selon le traité de Tordesillas, se disputèrent bientôt chaque île. Urdaneta est restée là, piégée dans une guerre silencieuse pour le poivre et les clous de girofle. Il apprit le malais, étudia les défaites locales et se forgea une réputation d’homme dur et prudent.

Chapitre III : Les années de captivité et le retour

Les sources conservent peu de détails sur les années qu’il passa sur les îles. On sait qu’il a été capturé par les Portugais, qu’il a négocié avec eux et qu’il a survécu à une période d’humiliation et de difficultés. Lorsqu’Andrès de Urdaneta revint sur le sol ibérique en 1536, il n’était plus le jeune homme parti onze ans auparavant. Il avait fait le tour du monde à sa manière : par l’Est, avec des arrêts, des silences et des cicatrices.

Certains chroniqueurs ultérieurs font allusion à Urdaneta servant d’intermédiaire dans les escarmouches avec les Portugais, mais les détails sont rares. La seule certitude est qu’il est rentré en Europe avec des bagages légers et des connaissances qu’aucun autre marin espagnol de sa génération ne pouvait égaler.

De ce retour, il ne fit pas fortune, mais il acquit une connaissance extraordinaire des mers d’Asie et des vents du Pacifique. Cette connaissance l’amènera plus tard en Nouvelle-Espagne, où il déménage à la recherche d’une vie plus calme – ou d’une autre opportunité qu’il ne pouvait toujours pas nommer.

Chapitre IV : Le frère qui savait lire les cartes

À Mexico, il entre dans l’ordre de Saint-Augustin en 1553. C’est un tournant notable pour un homme habitué au pont d’un navire, mais le couvent lui offre quelque chose que les guerres ne lui offrent pas : du temps pour étudier. Il devint bientôt le frère consulté lorsque arrivaient des nouvelles d’explorations ratées ou de pilotes qui ne savaient pas comment revenir.

Des références sont conservées à ses rapports sur les défaites dans le Pacifique qui circulaient parmi les pilotes néo-espagnols. Ces papiers, pour la plupart perdus, lui donnèrent la réputation d’être un homme indispensable à tout projet vers les Indes orientales.

Le vice-roi Luis de Velasco le connaissait bien. Et il savait que cet Augustin ne se contentait pas de prier : il traçait aussi des itinéraires et calculait des latitudes avec une précision qui n’était pas courante à l’époque. C’est pourquoi, lorsque la Couronne décida d’envoyer une expédition aux Philippines, le nom d’Urdaneta apparut dès le premier instant.

Chapitre V : L’ordre de Philippe II

En 1564, Philippe II signa les instructions pour constituer une flotte sous le commandement du guipuzcoen Miguel López de Legazpi. L’objectif était de prendre possession des îles Poniente, nom sous lequel les Philippines étaient alors connues, et d’y établir une base permanente pour le commerce asiatique. Urdaneta a été nommé pilote principal et conseiller de l’entreprise. La soixantaine, il revient à bord d’un navire.

Les instructions royales parlaient peu du retour, presque comme si la Couronne supposait que le plus difficile était d’y parvenir. Urdaneta, en revanche, envisageait de revenir depuis des années. Il savait que sur le chemin du retour se trouvait la clé pour garantir que cette entreprise ne se termine pas par un nouvel échec coûteux.

La flotte quitte le port de La Navidad, sur la côte de Jalisco, le 21 novembre 1564. Elle traverse le Pacifique vers l’ouest sans perdre son calme. Urdaneta a fixé le cap en utilisant les vents qu’il avait appris à lire trois décennies auparavant. Ils arrivèrent à Cebu le 27 avril 1565 et y fondèrent une colonie précaire, soutenue davantage par la diplomatie que par les armes.

Chapitre VI : Le saut vers le nord

Le problème n’arrivait pas : il revenait. Toutes les tentatives précédentes de retour des Philippines vers la Nouvelle-Espagne avaient échoué, car les navires suivant la route directe vers l’est rencontraient des vents contraires et un calme plat. Urdaneta a proposé une idée contre-intuitive : naviguer d’abord vers le nord, très au nord, jusqu’à trouver les vents d’ouest qui circulent dans le nord du Pacifique. Alors seulement, avec le vent en votre faveur, descendez vers les côtes californiennes et descendez jusqu’à Acapulco.

Le navire Saint Pierre Il quitta Cebu le 1er juin 1565. À son bord se trouvaient le capitaine Felipe de Salcedo, petit-fils de Legazpi, et Urdaneta comme pilote. Le voyage a été très dur. Ils ont navigué pendant des semaines avec des rations rares, un froid croissant et le doute constant quant à savoir si la route existait en dehors des cartes. Urdaneta a tenu bon. Il ordonna de remonter jusqu’à 38 degrés de latitude nord, peut-être un peu plus, et d’attendre la poussée du courant et du vent.

L’équipage a souffert de soif et a peu mangé pendant des semaines. Plusieurs marins tombèrent malades. Urdaneta, qui n’avait plus l’endurance de ses jeunes années, a enduré le voyage avec une tension à laquelle les sources ne font que laisser entendre.

Chapitre VII : Le voyage de retour et l’itinéraire qui a changé le commerce

Le 8 octobre 1565, le Saint Pierre est entré dans le port d’Acapulco. Environ 130 jours s’étaient écoulés depuis le départ de Cebu. C’était la première fois qu’un navire espagnol effectuait le voyage de retour à travers l’océan Pacifique. Urdaneta n’a pas appelé cela un voyage, mais la postérité l’a fait. La route qu’il venait de tracer au-dessus de la mer allait maintenir l’empire uni sur la plus grande partie du monde.

Cette découverte changea la géographie commerciale de l’empire. À partir de 1565, les navires participant à la course philippine suivirent cette route : ils quittèrent Manille vers le nord, captèrent les vents d’ouest et descendirent la côte californienne jusqu’à Acapulco. Le tracé n’a pas été substantiellement modifié au cours des deux siècles suivants.

Les archives gardent des silences éloquents sur ce premier voyage. Il n’y a pas de journal de bord détaillé, ni de lettre dans laquelle le frère s’arrête pour célébrer l’exploit. Il ne reste que de brefs rapports, des comptes de rationnement et quelques mentions dans des chroniques ultérieures. La discrétion d’Urdaneta contraste avec l’ampleur de la découverte.

Après son arrivée à Acapulco, Urdaneta informa les autorités de la vice-royauté et rédigea des mémoires sur les vents et les défaites. Il ne rembarqua pas. Il mourut à Mexico le 3 juin 1568. Il avait environ soixante-dix ans et avait passé plus de la moitié de sa vie à chercher un chemin qui n’existait que dans sa tête jusqu’à ce qu’il le vérifie sur l’eau.

De ce voyage est né le galion de Manille, qui reliera plus tard Acapulco aux Philippines pendant deux siècles. Chaque navire chargé d’argent à l’ouest et de soie, de porcelaine et d’épices à l’est répétait, sans le savoir, la défaite qu’un frère basque avait ourdie avec patience et un peu d’insouciance.

Au fil du temps, le voyage du navire San Pedro deviendra l’une des lignes maritimes les plus rentables et les plus douloureuses de l’histoire, avec des naufrages, des maladies et des fortunes fabuleuses. Mais tout a commencé au printemps 1565, avec un frère qui a décidé de monter plus au nord que quiconque n’avait tenté.