Ce mardi à Pékin, le président russe Vladimir Poutine et son homologue chinois Xi Jinping ont démontré la force d’une alliance qui ne se contente plus de défier l’Occident, mais aspire aussi à construire un ordre international alternatif. Avec une déclaration commune et une quarantaine d’accords bilatéraux sur l’énergie, le commerce, les finances et la défense, la visite d’État – la première de Poutine au géant asiatique depuis sa réélection – consolide un axe que le Kremlin définit comme « la priorité absolue » de sa politique étrangère.
Plus qu’un « partenariat stratégique » : le message politique de Pékin
L’image des deux dirigeants sur la place Tiananmen, avec un accueil d’État et des délégations ministérielles complètes, transmettait un message sans équivoque : la relation a dépassé l’étiquette de « partenaire stratégique global » et évolue vers un alignement de facto que Moscou compare à la communauté d’intérêts de la guerre froide.
La réunion a débuté dans un format restreint, comme c’est habituellement le cas lorsque les deux dirigeants abordent des questions nucléaires et de sécurité, et a ensuite été élargie aux délégations. Des sources officielles russes ont confirmé que la conversation tournait autour de la nécessité d’un « nouveau type de relations internationales », un euphémisme diplomatique qui rejette l’hégémonie des États-Unis et des institutions multilatérales dominées par l’Occident.
Le texte de la déclaration commune, publié par le Kremlin, attaque directement les sanctions unilatérales – en faisant clairement allusion aux mesures européennes et américaines contre Moscou – et défend le droit de tous les États de choisir leur modèle de développement sans ingérence extérieure. Pékin, qui maintient un discours officiellement neutre sur la guerre en Ukraine, a évité toute référence explicite au conflit, mais les termes de « souveraineté » et de « multipolarité » sont utiles aux intérêts du Kremlin.
Des accords énergétiques et commerciaux qui protègent Moscou des sanctions occidentales
Dans le domaine énergétique, la Russie et la Chine ont signé des contrats qui renforcent la position de la Russie comme principal fournisseur de pétrole brut de Pékin. Le gazoduc Power of Siberia 2 a reçu un coup de pouce définitif et les deux parties étudient désormais l’intégration de systèmes de paiement en roubles et en yuans pour contourner le dollar. La coopération nucléaire civile, avec la construction de nouvelles centrales par Rosatom en Chine, ajoute une dimension de dépendance technologique.
Le commerce bilatéral, qui s’élève déjà à près de 240 milliards de dollars, est fixé à 300 milliards de dollars comme prochain objectif. Pour la Russie, ce volume équivaut à une bouée de sauvetage économique : Pékin absorbe les surplus d’hydrocarbures que l’Europe a cessé d’acheter et fournit les composants technologiques que les sanctions occidentales lui refusent. Pour la Chine, l’équation est géopolitique : elle fait de son voisin du nord un partenaire stable pour les matières premières et étend son influence sur un continent eurasien que Washington et Bruxelles tentent de réorganiser.
L’alliance entre Moscou et Pékin n’est pas temporaire : c’est un pari structurel qui vise à repenser les règles du commerce mondial, de l’énergie et de la sécurité en dehors du dollar et des institutions occidentales.
Équilibre des pouvoirs
Pour Washington, le calcul est clair : une alliance russo-chinoise forte complique la stratégie de double confinement que l’administration Trump – et avant elle Biden – poursuit en Europe et dans l’Indo-Pacifique. Si Moscou et Pékin synchronisent leurs doctrines nucléaires et leurs cybercapacités, la fenêtre d’opportunité pour dissuader simultanément les deux adversaires se rétrécit. La Maison Blanche a réagi avec prudence, rappelant que l’OTAN reste « le bouclier le plus efficace », mais dans les couloirs du Pentagone, l’inquiétude grandit quant à un axe eurasien qui coordonne déjà des exercices militaires conjoints en mer du Japon et en mer de Chine méridionale.
Bruxelles regarde le sommet avec une frustration mal dissimulée. Les sanctions européennes contre la Russie perdent de leur efficacité si Pékin compense le détournement commercial. Dans le même temps, 70 % du gaz naturel liquéfié qui arrive dans les ports espagnols provient des États-Unis, mais une éventuelle perturbation de l’approvisionnement mondial due à une plus grande tension en mer de Chine méridionale obligerait le gouvernement espagnol à reconsidérer sa dépendance et à activer, comme il l’a déjà fait en 2022, la route algérienne et l’intermédiation avec le Maroc.
Pour l’Espagne, l’impact le plus immédiat est indirect mais pertinent : la consolidation de l’axe Pékin-Moscou rend la transition énergétique plus coûteuse et exerce une pression à la hausse sur les dépenses de défense. La Moncloa a déjà engagé 5 % de son PIB d’ici 2032, et un environnement de blocs rigides réduit la marge pour la diplomatie de pont que le président Sánchez a tenté avec la Chine lors des derniers forums du G20.
À moyen terme, ce nouvel alignement accélère la fragmentation de l’ordre international en deux blocs – l’Occident contre un « Sud global » articulé autour des BRICS – et laisse les puissances moyennes comme l’Espagne dans une position délicate : sans la capacité de se désolidariser du parapluie américain mais avec des chaînes d’approvisionnement qui dépendent également de la Chine. Notre lecture stratégique est que le sommet de Pékin ne renforce pas seulement Poutine contre les sanctions : il jette les bases d’une architecture sécuritaire et financière parallèle qui, si elle n’est pas gérée intelligemment depuis Bruxelles et Washington, risque de transformer les dix prochaines années en une réédition fragmentée de la guerre froide.






