Gregorio Marañón, le médecin qui a diagnostiqué l’histoire de l’Espagne

Thibault Delacroix

La jeune fille est arrivée à la clinique avec un goitre visible sous la gorge et les paumes moites. Gregorio Marañón l’a observée sans hâte, a noté dans son dossier et lui a ordonné de respirer profondément. Ce n’était ni le premier ni le dernier : des milliers de patients souffrant de thyroïde, de surrénales, de diabète et d’une anxiété que peu de médecins de l’époque savaient lire transitaient par ce cabinet de Madrid. Marañón sentait et, en même temps, écoutait le ton de la voix, la luminosité des yeux, la façon dont il s’asseyait sur la chaise. Pour lui, chaque corps était un document avec sa propre écriture.

Cet homme qui a travaillé de ses mains et de l’histoire est né à Madrid le 19 mai 1887. Gregoiro Marañón y Posadillo, avant de devenir l’un des chefs les plus lucides de la médecine espagnole du XXe siècle, était un étudiant attentif aux symptômes et, surtout, aux biographies de ceux qui en souffraient. L’auscultation ne lui suffisait pas : il voulait savoir quel genre de vie chaque patient menait jusqu’à la civière.

Chapitre I : Une vocation parmi les malades et les livres

La Faculté de Médecine San Carlos a formé des médecins à Madrid pendant des décennies. Marañón y a fait ses études à une époque où la médecine espagnole cherchait à sortir du retard, à moderniser les laboratoires et à se tourner vers la recherche européenne. La tâche n’était pas simple : les ressources manquaient, les spécialités s’organisaient lentement et la clinique évoluait encore entre le prestige de l’œil expérimenté et les promesses du laboratoire.

Marañón s’est rapidement tourné vers un territoire sans frontières claires : les glandes à sécrétion interne. Le corps, compris comme un système de messagers chimiques, commençait à devenir une obsession scientifique dans toute l’Europe. L’adrénaline était déjà un mot prestigieux, l’insuline était sur le point d’apparaître et la relation entre thyroïde, hypophyse et caractère était une énigme fertile. Marañón a compris qu’il s’agissait d’un champ clinique, mais aussi d’un champ narratif : chaque altération hormonale racontait une histoire.

À l’Hôpital provincial de Madrid, il a lancé l’un des premiers services d’endocrinologie du pays. Sa consultation ne ressemblait pas à celle d’un spécialiste typique. Il recevait les malades avec calme, les interrogeait pendant de longues minutes, notait leurs gestes, leur ton de voix, leurs silences. Leurs histoires cliniques ont accumulé des observations qui ressemblent aujourd’hui à un court roman plutôt qu’à une forme. Cette méthode, à mi-chemin entre l’examen physique et l’entretien quasi confessionnel, a été à l’origine de tout le reste.

Chapitre II : L’endocrinologie comme nouvelle frontière

L’endocrinologie clinique en Espagne n’existait pas en tant que spécialité solide lorsque Marañón a commencé à publier. En 1919, il parut L’âge critiqueun essai pionnier sur la ménopause et ses manifestations physiques et psychologiques. L’ouvrage n’était pas un manuel de gynécologie, mais une tentative de comprendre un moment de la vie à la lumière des hormones et de l’expérience personnelle des femmes qui venaient à son cabinet. Cette manière d’écrire, à la fois scientifique et humaine, lui confère un rayonnement qui dépasse bientôt le cadre hospitalier.

Marañón a étudié l’hyperthyroïdie, les altérations surrénaliennes, les troubles hypophysaires et, surtout, la manière dont les émotions modulent les sécrétions internes. Il a attiré l’attention sur l’anxiété, l’irritabilité et la tristesse qui accompagnent certaines affections thyroïdiennes. Pour lui, la thyroïde n’était pas qu’une glande ; C’était un organe aux conséquences biographiques. Ses publications scientifiques ont contribué à établir l’endocrinologie comme discipline en Espagne, même s’il ne s’est jamais considéré comme un simple coupeur de thyroïde : il aimait répéter que le médecin doit traiter le patient dans son ensemble et non la glande défaillante.

Fort de cette conviction, Marañón a élargi sa curiosité au-delà du corps. Archives historiques, chroniques anciennes et portraits lui offrent une matière première proche de celle de ses histoires médicales. Si un roi du passé a laissé des descriptions de son physique, des lettres, des poèmes satiriques et des témoignages de ses contemporains, pourquoi ne pas l’examiner avec la même attention qu’un patient vivant ? Cette question a conduit à l’un des essais les plus célèbres de sa carrière.

Chapitre III : Henri IV monte sur la civière

En 1930, Marañón publia Essai biologique sur Henri IV de Castille et son époque. Le livre traitait d’un monarque marqué par la légende de son impuissance, cruellement surnommé en son temps et ébranlé par la noblesse. Marañón ne s’est pas consacré à répéter le proverbe ou à moraliser. Il a fouillé les portraits, les descriptions des chroniqueurs et les données cliniques que l’on pouvait retrouver dans la documentation.

Sa conclusion la plus frappante était qu’Enrique IV aurait pu souffrir d’acromégalie, une altération de l’hypophyse qui produit une croissance de la mâchoire, des mains et des pieds, et qui peut être associée à des problèmes de fertilité. L’hypothèse, présentée avec des nuances, offrait une explication médicale à un personnage déformé par la propagande. Cela n’a pas transformé le roi en un patient innocent, mais cela a dissipé une partie du mythe et a redonné au débat historique une complexité qui s’était perdue dans les salles de classe.

L’essai a fait sensation car il appliquait les critères de la médecine moderne à un cas du XVe siècle. Certains historiens le considéraient avec suspicion ; D’autres ont compris que Marañón n’entendait pas réduire l’histoire à un diagnostic, mais plutôt démontrer que les corps et les biographies des puissants méritaient également un regard clinique. Pour lui, l’acromégalie d’Henri IV n’est pas la clé de tout son règne, mais elle est une fenêtre sur ses humiliations, ses alliances et ses échecs.

Chapitre IV : Antonio Pérez, El Greco et les fantômes du passé

La méthode ne se limite pas à Henri IV. Marañón a utilisé son pouls narratif et sa formation médicale pour écrire Tibère, histoire de ressentiment (1939), où il analyse l’empereur romain à partir de la psychologie du ressentiment. Puis c’est arrivé don Juan (1940), une exploration du mythe du séducteur qui, entre ses mains, acquiert une dimension culturelle et biographique. En 1947, il publie Antonio Pérezsa grande reconstitution du secrétaire de Philippe II, avec laquelle il éclaire l’une des conspirations les plus obscures du règne.

En 1956, il est apparu Le Greco et Tolède. Marañón y combattit une idée très répandue : celle de l’artiste qui allongeait ses figures parce qu’il souffrait d’astigmatisme. Il affirmait, avec des arguments esthétiques et documentaires, que les Grecs ne déformaient pas les corps en raison d’un défaut de vision, mais plutôt en raison d’une décision artistique et spirituelle. Il s’agissait d’une défense du peintre en tant que créateur conscient, et non en tant que patient qui peignait mal à cause de ses yeux.

Ces livres ont fait de Marañón un personnage inconfortable pour les compartiments restreints. Les médecins le considéraient comme un historien ; historiens, en tant que médecin. Cela lui paraissait naturel : la même attention qu’il accordait à un goitre, il la portait à un secrétaire royal qui s’enfuit avec des papiers compromettants ou à un monarque humilié au lit. L’histoire, ainsi comprise, était une clinique rétrospective.

Chapitre V : La République, l’exil et le retour

La biographie publique de Marañón ne se limite pas aux hôpitaux et aux livres. En 1931, il signe, avec José Ortega y Gasset et Ramón Pérez de Ayala, le manifeste fondateur du Groupe au Service de la République. Ce geste le place parmi les intellectuels qui accueillent avec espoir le changement de régime. Il n’était pas un homme politique professionnel, mais sa signature avait du poids.

La guerre civile interrompit sa vie et son œuvre. Il quitte l’Espagne et passe une saison à l’étranger avant de revenir. Les années suivantes furent celles de la recomposition, des patients, des livres, d’une influence discrète mais profonde sur le renouveau de la médecine espagnole. Marañón n’est pas revenu pour occuper la place qu’il avait eue sur la scène publique, même si son prestige scientifique et littéraire est resté intact.

Chapitre VI : Un clinicien face à l’histoire

Son empreinte sur la médecine espagnole est encore reconnue en endocrinologie clinique, par l’importance qu’il accordait à la relation entre médecin et patient et par ses disciples dispersés dans les hôpitaux et les professeurs. Il ne se contentait pas de services fondateurs ou d’écriture d’ouvrages influents. Il a laissé un exemple selon lequel la médecine, lorsqu’elle est pratiquée avec curiosité, ne s’arrête pas à la porte de l’hôpital, mais s’étend aux archives, aux peintures et à la vie des morts illustres.

Le mot « diagnostic » ne suffit pas à définir ce que Marañón a fait avec Enrique IV, Antonio Pérez ou El Greco. Il ne s’agissait pas d’attribuer une maladie à des personnages éloignés, mais plutôt d’interroger les documents comme s’il s’agissait de symptômes. Sa grande contribution a été de rappeler que l’histoire de l’Espagne, si souvent racontée comme une succession de batailles et de décrets, bat aussi dans les corps, les humeurs et les glandes de ceux qui l’ont exécutée.

Gregorio Marañón est décédé à Madrid le 27 mars 1960. Sa consultation était déjà légendaire, ses livres circulaient dans les bibliothèques et ses hypothèses continuaient d’être discutées dans les séminaires. Le médecin qui a diagnostiqué l’histoire de l’Espagne n’a pas résolu toutes les énigmes, mais il a su laisser ouvertes des questions plus intéressantes que les réponses.