Antonio de Ulloa, le scientifique qui a découvert le platine

Thibault Delacroix

Chapitre I : La poussière grise de la rivière Pinto

La pluie tombait sur le camp minier avec une insistance qui couvrait les cris des contremaîtres. Antonio de Ulloa, un marin d’une vingtaine d’années, vêtu d’une capote qui n’avait plus le goût du cuir mais plutôt de l’humidité, était penché sur la barque que lui tendait un esclave. Entre les sables noirs et les grains dorés, quelque chose brillait différemment : une poussière lourde et grise que les orpailleurs jetaient avec agacement. Ce métal, lui dirent-ils, était inutile : on ne pouvait ni le fondre ni le séparer de l’or. Ulloa le frotta entre ses doigts, sentit sa densité inhabituelle et en conserva un échantillon dans un petit bocal en verre. Nous étions en 1736, peut-être 1737, et cette poussière à peine perçue finirait par changer le tableau périodique du monde.

Chapitre II : Les Chevaliers du Méridien

La présence d’Ulloa dans ces lieux n’était pas une coïncidence. L’Académie des sciences de Paris avait organisé une expédition pour mesurer un degré du méridien terrestre à l’équateur et trancher ainsi le différend sur la forme de la Terre – aplatie aux pôles ou à l’équateur. La couronne espagnole, jalouse de ses domaines américains, accepta de laisser les scientifiques français poser le pied sur le sol vice-royal mais à une condition : deux jeunes officiers de la marine espagnole, Antonio de Ulloa et Jorge Juan y Santacilia, les accompagneraient en tant que représentants du roi, observateurs et cartographes. Tous deux, âgés d’à peine vingt ans et dotés d’une formation mathématique exceptionnelle pour l’époque, embarquèrent de Cadix en mai 1735 en compagnie de Louis Godin, Pierre Bouguer et Charles Marie de La Condamine. La mission, qui devait durer trois ans, a duré près d’une décennie de luttes scientifiques, d’épreuves andines et de découvertes allant bien au-delà de la géodésie.

Chapitre III : Un métal qui n’était pas de l’or

C’est dans les jungles de Chocó, dans la province d’Esmeraldas, que les deux marins découvrirent le minéral que les indigènes appelaient platina ou « Pinto platina », en raison de la rivière qui le transportait. Les mineurs locaux le méprisaient : mélangé à de l’or, il rendait la fusion difficile car son point de fusion dépassait largement les fourneaux de l’époque. Lorsqu’ils essayèrent de purifier l’or avec du mercure ou du feu, le platine résista obstinément. Ulloa et Juan, cultivés dans la chimie expérimentale des Lumières, ont senti qu’il ne s’agissait pas d’un résidu mais d’un métal différent. Ulloa a noté ses observations dans ses cahiers : couleur semblable à celle de l’étain, grande lourdeur, infusible. « C’est un métal qui semble être un ennemi du feu », écrira-t-il plus tard, paraphrasant le ressenti des fonderies.

Chapitre IV : Une lettre destinée à la Cour

Les échantillons de platine accompagnaient les documents de l’expédition lorsque les marins retournèrent en Espagne en 1744. Ils avaient survécu aux naufrages, aux tensions avec les universitaires français et à l’altitude des landes. Jorge Juan part incognito pour Londres pour espionner les chantiers navals anglais ; Ulloa, quant à lui, s’est occupé de rédiger le rapport exigé par la Couronne. Ainsi est né le Récit historique du voyage en Amérique du Sudqui fut publié en 1748, plein de cartes, de mesures astronomiques et aussi de cette curieuse nouvelle minéralogique: « Dans les mines de Chocó, il y a un métal appelé platine, d’une couleur cendrée, si extrêmement dur et si lourd que les indigènes ne peuvent pas travailler avec, malgré tous leurs efforts. » La description, qui n’occupe que quelques pages, constitue la première référence scientifique dont disposait l’Europe sur le platine.

Chapitre V : Des fourneaux à mercure aux pompes vice-royales

La découverte du platine n’était qu’un chapitre de la vie d’Ulloa. Au cours des années suivantes, il monte dans la marine, est nommé gouverneur de Huancavelica – la mine de mercure la plus importante de la vice-royauté du Pérou – et, plus tard, gouverneur de la Louisiane, alors colonie espagnole sur le Mississippi. À Huancavelica, entre 1758 et 1764, il tenta de moderniser l’exploitation minière, de réduire la mortalité des indigènes et de mettre fin à la corruption des magistrats. En Louisiane, en 1766, il déploie ses talents de diplomate pour attirer les colons français vers la souveraineté espagnole, mais l’opposition des Créoles conduit à une révolte qui le contraint à abandonner la Louisiane. A son retour en Europe, une tempête et un navire anglais lui valent dix-huit mois de captivité à Portsmouth, où, paradoxe délicieux, il peut consulter des bibliothèques scientifiques et correspondre avec la Royal Society. Des années plus tard, en tant qu’amiral, il sera élu membre de la même institution qui l’avait retenu.

Chapitre VI : L’héritage incandescent du platine

Le platine qu’Ulloa a baptisé « platine » mettrait des décennies à être accepté en tant qu’élément. Le secret avec lequel la couronne espagnole traita la découverte retarda son étude : le métal était considéré comme un poison pour l’or et son extraction fut interdite jusqu’en 1778. Mais la graine plantée par le marin éclairé a germé dans des laboratoires européens. Lorsque le chimiste français Antoine Lavoisier a classé les éléments, le platine a pris sa place aux côtés des métaux nobles, et il est aujourd’hui indispensable dans les catalyseurs, les bijoux et la médecine. L’Espagne des Lumières, avec des hommes comme Jorge Juan et Antonio de Ulloa, a démontré que la science ne s’arrêtait pas aux tribunaux ni aux frontières. Et le platine, cette poussière grise dédaignée par les mineurs du Chocó, était la preuve la plus éclatante que le monde contenait des merveilles que même le feu ne pouvait apprivoiser.