Cyberattaque des supermarchés : la réfrigération de Carrefour est piratée et provoque des pertes d’un million de dollars

Thibault Delacroix

Il arrive un moment où un supermarché cesse d’être une entreprise avec des étagères et devient un système informatique qui vend de la nourriture. La cyberattaque qui a frappé Carrefour et d’autres grandes chaînes françaises cette semaine le démontre de la pire des manières : les hackers ne sont pas entrés par les caisses, ils sont entrés par les réfrigérateurs.

Aux petites heures du dimanche 11 octobre, un groupe de hackers a pris le contrôle des logiciels de certaines chambres froides partout en France. A partir d’un clavier, ils ont augmenté la température intérieure de dizaines d’entre eux jusqu’à dépasser les 50ºC et ont ruiné le contenu d’une bonne partie des denrées périssables. Viandes, poissons, produits laitiers, plats cuisinés : tout ce qui alimente le passage en caisse quotidien d’un magasin.

La portée n’est pas moindre. Environ 400 magasins sur les quelque 15 000 supermarchés en activité dans le pays ont été touchés, parmi lesquels de grandes enseignes telles que Carrefour, Intermarché, Coopérative U et Monoprix. La valeur exacte de la marchandise perdue reste incalculable.

Comment pirater un réfrigérateur

Derrière l’attaque il y a un nom : Danfoss, le fabricant danois de solutions de réfrigération industrielle. La lacune ne résidait pas dans un oubli récent, mais dans des modèles de caméras plus anciens dont le système de contrôle n’était plus considéré comme sûr à mettre à niveau. L’entreprise elle-même avait détecté des risques dans ces machines et a choisi de ne pas renouveler ses systèmes d’accès. Cette décision défensive est devenue la porte que les attaquants ont poussée.

Il est important de comprendre la logique. Une chambre froide moderne n’est pas une armoire froide ; C’est un appareil connecté qui reçoit les commandes de température à distance, prévient des pannes et rapporte la consommation. Si quelqu’un prend ce canal, il n’a pas besoin de faire exploser le réfrigérateur : il lui suffit de demander qu’il soit chaud. Et à 50°C, un steak n’a aucune chance.

Peu importe la taille du groupe. L’attaque a été chirurgicale et peu coûteuse : identifier le modèle, vérifier qu’il était toujours connecté et pousser une valeur de température. Aucun ransomware impliqué, aucun écran verrouillé, aucune rançon à payer. Juste un thermomètre obéissant à un inconnu.

Le maillon le plus faible de la chaîne du froid n’a jamais été le transporteur ou le commis : c’est le logiciel que personne n’a mis à jour car il fonctionnait.

Quelles chaînes en ont fait les frais ?

La répartition des dégâts dessine une carte inégale. La Coopérative U a identifié des problèmes dans plus de 100 magasins. Intermarché a subi l’attaque dans une centaine d’établissements. Carrefour, qui exploite plus de 6 000 magasins en France, n’a signalé d’incidents que sur 80. Monoprix, de son côté, a reconnu que 5 % de ses 400 magasins – une vingtaine – étaient compromis.

Son PDG, Dominique Schelcher, l’a clairement indiqué sur LinkedIn : s’attaquer à des équipements essentiels à la conservation des produits frais et à la chaîne d’approvisionnement française est quelque chose « d’extrêmement grave, inédit et inacceptable ». Tu as raison.

Le risque que personne ne regarde : incendies et empoisonnements

Au-delà de l’argent, l’attaque révèle deux dangers qui apparaissent rarement dans les gros titres. Le premier est l’incendie : un système de réfrigération obligé de fonctionner hors de portée peut tomber en panne en chaîne, et on ne parle pas ici d’un réfrigérateur domestique. Le deuxième est la santé. Si un aliment reste des heures au-dessus de la zone de température de sécurité puis retourne dans les rayons, le problème cesse d’être économique et devient un problème de santé publique.

Dans un établissement moyen, le chargement froid concentre l’essentiel de l’assortiment à date courte. Un seul jour hors de portée nous oblige à retirer les produits qui paraissent intacts et à assumer la perte sans possibilité de la récupérer. On ne le vend pas, on ne le donne pas : on le jette.

Enquête ouverte et questions sans réponse

Le parquet français a déjà ouvert une enquête pour une cybercriminalité présumée. Au 13 octobre, on ne savait pas qui était à l’origine de l’attaque et avec quelle intention. Il n’y a aucune revendication, il n’y a pas de nom et il n’y a, pour le moment, aucune explication sur la raison pour laquelle ce fabricant et ce modèle d’appareil photo ont été choisis.

Ce qui est clair, c’est le modèle. La cybersécurité est passée d’une affaire de banques et d’hôpitaux à une affaire de congélateurs. Toute surface connectée au sein d’un supermarché (logistique, contrôle du temps, inventaire, flux de trésorerie) est une porte potentielle. Cette fois, la porte choisie est celle qui maintient la nourriture à sa place.

L’Espagne n’est pas étrangère à ce modèle. Les grandes enseignes fonctionnent ici avec le même type d’équipements connectés, gérés à distance et répartis dans des milliers de magasins. La question n’est pas de savoir si notre pays peut subir une situation similaire, mais combien de temps il faudra pour qu’apparaisse le premier cas portant un nom et un prénom.

L’attaque laisse également une leçon inconfortable au secteur : plus une super est connectée, plus elle est efficace le jour et plus fragile la nuit. Et les supers connectent tout depuis des années.

Il reste à voir si le secteur tirera la leçon ou, comme c’est souvent le cas, changera le modèle brisé et passera à autre chose. Des choses qui arrivent en 2026.