

Dans la nuit du 29 janvier 1981, Adolfo Suárez s’est assis devant les caméras de la télévision espagnole, sans papiers, avec le geste de quelqu’un qui a répété un adieu qui ne semble pas tout à fait naturel. Il n’est pas apparu sur un plateau préparé pour une grande annonce. Il s’est limité à regarder l’objectif et à annoncer sa démission de son poste de Président du Gouvernement. Cette nuit-là, il n’y a pas eu de surprise dans les bureaux du pouvoir, mais il y en a eu dans la rue. Suárez a assuré qu’il partait pour ne pas transformer la démocratie en parenthèse : une phrase qui, au fil du temps, a été lue comme un avertissement plutôt que comme une démission.
L’homme qui a démissionné avait mené la transition de la dictature franquiste à un système parlementaire en un peu plus de quatre ans. Il l’a fait de l’intérieur, en utilisant les leviers du régime lui-même et en payant le prix de décisions que personne ne voulait prendre. La légalisation du Parti communiste en 1977 lui vaut les applaudissements de l’Europe et la suspicion des casernes. La gestion de la crise économique et des autonomies a progressivement diminué son soutien. Finalement, son départ a été annoncé comme une démission, mais on a toujours soupçonné qu’il s’agissait d’une capitulation convenue dans les couloirs de son propre parti.
Chapitre I : La nomination qui a surpris le régime franquiste
Adolfo Suárez González est né à Cebreros, Avila, le 25 septembre 1932. Il a étudié le droit à Salamanque et a commencé une carrière administrative qui l’a conduit au gouvernement civil de Ségovie, à la direction générale de la Radio et Télévision et au Secrétariat général du ministère du Mouvement, parti unique du régime de Franco. Son nom ne figurait pas dans les réserves de succession. C’était un homme d’appareil, loyal, discret et au sourire publicitaire qui irritait les intellectuels opposants.
Le 3 juillet 1976, le roi Juan Carlos Ier lui confie la présidence du gouvernement. La proposition est venue de Torcuato Fernández-Miranda, président des Cortès et du Conseil du Royaume, qui avait résumé le projet dans une formule qui circulait dans les ragots de Madrid : de loi en loi. L’élection a déconcerté la classe politique du régime ainsi que l’opposition. Beaucoup attendaient un général ou un technocrate de haut rang. Suárez offrait moins de brillance et plus de manœuvre. Au fil du temps, cette manœuvre s’est révélée plus dangereuse pour le régime franquiste que n’importe quelle déclaration de rupture.
Suárez n’était pas arrivé au pouvoir pour gérer l’agonie du système, mais pour le démanteler avec ses propres règles. Le roi avait confiance en sa loyauté et Fernández-Miranda lui faisait confiance pour comprendre les petits caractères. La tâche était énorme : il fallait ouvrir les institutions sans que l’armée ait le sentiment que la porte de la vengeance s’ouvrait, et sans que l’opposition ait le sentiment que tout n’est qu’un maquillage. Suárez avait été directeur de RTVE, où il avait appris à parler sans solennité devant la caméra. Cette proximité lui serait très utile plus tard.
Chapitre II : La loi à partir de la loi
L’instrument était la loi de réforme politique. Le projet a suivi les procédures des Cortes organiques qui ont voté sa propre dissolution le 18 novembre 1976. Les avocats de Franco ont approuvé le texte au cours d’une séance que les chroniques ont qualifiée d’harakiri politique. Puis vint le référendum du 15 décembre, avec une participation de plus de 77 % et un soutien d’environ 94 % des votes valides. La réforme a rendu possible ce qui semblait impossible des mois auparavant : des élections libres convoquées en vertu de la loi actuelle.
L’intervention de Suárez était chirurgicale. Il n’a pas rompu avec le régime ; Il l’a vidé de l’intérieur. Il a maintenu les symboles et les rituels qui maintenaient le calme des immobilistes et, en même temps, négociait avec l’opposition démocratique par des canaux discrets. La loi sur la réforme politique a été la clé qui a permis de légaliser les partis, de négocier des amnisties partielles et de fixer un calendrier électoral. De cette opération dépendait la crédibilité de toute la Transition.
Chapitre III : Samedi Saint du Parti Communiste
Le 9 avril 1977 tombait un samedi saint. Le gouvernement a profité du calme de la Semaine Sainte pour exécuter la décision la plus risquée du processus : la légalisation du Parti communiste espagnol. La nouvelle a été communiquée de manière calculée, le pays attendant les cortèges et les dépêches au ralenti. Le PCE était inscrit au Registre des partis politiques et, pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, les communistes espagnols pouvaient se présenter à des élections libres.
Santiago Carrillo, secrétaire général du PCE, avait passé des années en exil et était rentré clandestinement en Espagne. Pour les secteurs les plus durs du régime, il était l’ennemi absolu. Les militaires qui avaient bâti leur carrière sur la victoire de 1939 ne comprenaient pas pourquoi un président issu du Mouvement remettrait les clés du jeu politique à ceux qu’ils considéraient comme vaincus. Les réactions ont été immédiates : des conversations tendues au sein de la direction militaire, des démissions symboliques et un malaise que Suárez a préféré accepter en silence.
La légalisation n’était pas un geste idéologique, mais un calcul de l’État. Si le PCE était laissé de côté, les élections de juin perdraient leur crédibilité auprès de l’opposition et de l’Europe. Suárez le savait, et il savait aussi qu’il en paierait le prix dans sa propre maison. L’UCD, encore en construction, a réuni des barons qui ne lui ont jamais pardonné cette décision.
Chapitre IV : Élections et Constitution
Les élections ont eu lieu le 15 juin 1977. L’Union du Centre Démocratique, la coalition que Suárez avait promue pour occuper le centre du conseil d’administration, a gagné, avec environ 166 sièges. Le PSOE de Felipe González est devenu la principale force de gauche et le PCE a obtenu une représentation parlementaire. Le Congrès reflétait un pays divisé, mais désireux de se comprendre. Suárez a gouverné avec la légitimité des urnes pour la première fois depuis quatre décennies.
De ce parlement est issue la Constitution de 1978. Le texte a été rédigé en commission et a été débattu pendant des mois sous la pression des intervenants. Les tensions autour de l’unité de l’Espagne, de l’autonomie et des symboles ont déclenché des débats tôt le matin au sein de la commission constitutionnelle. Le référendum constitutionnel du 6 décembre 1978 a soutenu le texte et l’Espagne a lancé un cadre juridique reconnaissant les droits fondamentaux, les libertés publiques et l’organisation territoriale de l’État. Suárez a défendu le consensus comme une obligation et non comme un style. Les concessions en matière d’autonomie et dans des domaines tels que la définition de l’État ont généré des tensions qui allaient bientôt faire des ravages.
Chapitre V : La motion de censure et le siège
Les élections du 1er mars 1979 donnent une nouvelle fois la victoire à l’UCD, avec quelque 168 sièges. Mais le deuxième mandat fut différent. La coalition que Suárez avait constituée était un archipel de familles politiques : chrétiens-démocrates, libéraux, sociaux-démocrates et franquistes convertis coexistaient mal sous le même parapluie. Chaque décision gouvernementale était négociée à trois reprises : en Conseil des ministres, au groupe parlementaire et dans les cabinets des barons. L’économie n’aidait pas. Le chômage augmentait, l’inflation punissait les familles et le terrorisme de l’ETA et de l’extrême droite maintenait le pays en alerte constante.
En mai 1980, le PSOE présenta une motion de censure contre le gouvernement. Suárez l’a dépassé le 30 mai, mais le débat est devenu une radiographie de son usure. Felipe González est sorti renforcé de la salle et le président s’est retrouvé avec une victoire parlementaire dont il connaissait peu de choses. Au sein de l’UCD, les démarches visant à forcer son remplacement n’étaient plus des rumeurs. Il s’agissait de conversations avec des noms, des dates et un soutien militaire.
Suárez a lu la fin avec la même habileté avec laquelle il avait lu le début. Au lieu de s’accrocher au pouvoir, il a préparé une issue qui permettrait d’éviter une confrontation majeure. Le 29 janvier 1981, l’annonce devant les caméras met fin à sa présidence.
Chapitre VI : La parenthèse qui n’était pas fermée
Lors de cette comparution, Adolfo Suárez n’a pas attribué de responsabilité. Il a parlé de responsabilité, de la nécessité de ne pas bloquer le système et de l’urgence du maintien de la démocratie. La phrase la plus mémorable du discours n’était pas une proclamation, mais un souhait chargé de mauvais présages.
« Je ne veux pas que le système démocratique de coexistence soit, une fois de plus, une parenthèse dans l’Histoire de l’Espagne. »
Quelques semaines plus tard, le 23 février 1981, lors de la séance d’investiture de Leopoldo Calvo-Sotelo, un groupe de gardes civils attaque le Congrès. Suárez, toujours président par intérim, est resté assis à son siège à côté de Santiago Carrillo et du général Gutiérrez Mellado tandis que les coups de feu résonnaient dans la salle. L’image fait le tour du monde et devient l’épilogue visuel d’une scène qui n’est pas complètement en reste.
Adolfo Suárez est décédé à Madrid le 23 mars 2014. Les archives de la Transition, les procès-verbaux des conseils des ministres de 1977 et les témoignages de ceux qui ont participé à ces décisions continuent d’être lentement ouverts. Sa figure continue d’exiger des nuances, et il ne semble pas que le débat sur ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait soit prêt à se clore de si tôt.






