Lola Flores, le « Pharaon » qui a amené le duende de Jerez au monde entier

Thibault Delacroix

La voix fut captée du troisième quejío et le tablao resta silencieux. Lola Flores rejeta la tête en arrière, laissa tomber le châle et laissa le rythme des paumes tomber comme une pluie sèche sur les planches. Le surnom de La Faraona n’était pas encore présent sur les affiches, mais dans les tablaos madrilènes on savait déjà que cette native de Jerez ne mettait pas les pieds sur scène : elle l’habitait, la mordait et en faisait une fête sans autorisation.

Du quartier gitan de Jerez au cinéma, des tournées américaines à la télévision, Lola Flores fut l’une des grandes créations de la culture populaire espagnole du XXe siècle. Chanteuse, danseuse, comédienne et matriarche, elle a compris avant tout le monde que le duende ne se chante pas, il se subit en direct.

Chapitre I : Le quartier, le chant et une fille avec un duende

María Dolores Flores Ruiz est née à Jerez de la Frontera, Cadix, le 21 janvier 1923. Elle est née dans une ville de vignobles, de chevaux et de cante jondo, une Jerez qui gardait encore le rythme des bulerías dans les patios de ses voisins et dans ses tavernes le doux arôme du moût. Elle était la fille de Rosario Ruiz, et avec elle et sa sœur Carmen, elle a appris le flamenco comme on l’apprenait à l’époque : par osmose, lors de réunions de famille, sans partitions ni académie.

Enfant, elle chantait déjà lors de ventes et de soirées privées. Elle n’était pas une enfant prodige typique, une de celles qui répétaient devant un miroir ; C’était une enfant intrépide qui sautait au milieu d’une réunion et attirait l’attention avec l’audace de quelqu’un qui ne connaît pas le ridicule. Cette audace, mélange de grâce gitane et d’urgence de faim, sera plus tard sa marque de fabrique. La Faraona n’a jamais adouci cela : son art venait du quartier, pas d’un conservatoire.

Le flamenco des années 1920 et 1930 oscillait entre le chant grave des cafés et la copla qui commençait à passer à la radio. Lola a grandi à ce carrefour. La guerre civile et l’après-guerre ont rendu les choses plus difficiles, mais elles ont également poussé de nombreux artistes andalous vers Madrid à la recherche d’une opportunité. Il ne lui faudra pas longtemps pour suivre cette voie.

Chapitre II : Madrid, Caracol et la bata de cola

Son arrivée à Madrid l’a changée pour toujours. Dans la capitale, il noue un partenariat artistique avec le chanteur Manolo Caracol, l’un des plus grands noms du chant manouche. Ensemble, ils ont rempli les théâtres et les scènes d’après-guerre avec des spectacles de copla et de flamenco mêlant chant, danse et représentation scénique de paillettes et de bata de cola. Le couple n’est pas passé inaperçu : il a donné le pincement profond, elle a apporté le corps, le panache et un culot qui ont fait que le public a fini par l’acclamer avant la fin du premier couplet.

Au cours de ces années, le surnom de La Faraona s’est consolidé. Ce n’était pas un titre hérité ni une concession de la critique : il est né du public, qui voyait dans son allure de reine gitane et dans sa manière de se déplacer sur scène une autorité presque égyptienne, issue d’un trône antique. Ils l’appelaient aussi Lola d’Espagne. Les deux formules disaient la même chose : cette femme était déjà un genre en elle-même.

La bata de cola, le châle de Manille, les talons contre le bois, étaient plus que de simples costumes. Ils étaient les armes d’une mise en scène que Lola maîtrisait sans avoir l’air de faire le moindre effort. Il ne sortait pas pour plaire ; Il allait s’imposer. Et le public l’a apprécié : en pleine période d’après-guerre, Lola Flores offrait une joie bruyante, presque insolente, qui sonnait différemment de tout ce qui était programmé.

Chapitre III : Le Pharaon à l’écran

Le cinéma espagnol des années cinquante l’a immédiatement aimée. La Faraona a joué dans des titres populaires tels que Lola la Piconera et La fille de la venteun folklore qui n’avait pas pour but de documenter sa biographie mais plutôt d’exploiter sa force à l’écran. C’étaient des véhicules de sa présence, des histoires aussi simples qu’un palo por bulerías, mais avec Lola à l’intérieur de l’écran rétréci. Le scénario n’avait pas d’importance ; Ce qui comptait, c’était le plan dans lequel elle commençait à chanter et transformait la scène en fête.

Grâce à la radio et au cinéma, Lola Flores a touché un public qui ne l’aurait jamais vue dans un tablao. Leurs chansons étaient chantées dans les maisons, dans les tavernes et lors des galas de quartier. La copla andalouse y trouva un ambassadeur à la langue déliée et aux larmes aux mains. Elle n’était pas une interprète des nuances académiques : elle était une interprète de la peau, des cris brisés et des silences soulignés de son talon.

Il voyage à travers l’Amérique et télécharge son répertoire sur les scènes du Mexique, d’Argentine et de Cuba, pays où la colonie espagnole et le public local ont compris ce torrent au premier coup d’œil. Les tournées américaines ont consolidé sa renommée internationale et ont fait de La Faraona l’une des artistes espagnoles les plus reconnaissables du XXe siècle, sans qu’il soit nécessaire de parler une autre langue que le compas.

Chapitre IV : Pescaílla, les enfants et l’agitation

Sur le plan personnel, Lola Flores a épousé le guitariste et chanteur Antonio González Batista, connu sous le nom d’El Pescaílla. Le couple a élevé trois enfants : Lolita, Antonio et Rosario. La maison Flores est devenue une ruche d’artistes, de répétitions, de visites et de disputes qui se terminaient par des chants. Ce n’était pas une famille tranquille ; C’était une famille flamenca, avec le drame et la fête toujours à portée de main.

La dynastie ne s’est pas arrêtée au nom de famille. Lolita, Antonio et Rosario ont continué sur scène, chacun à leur manière. Son fils Antonio, brillant compositeur et chanteur, et Rosario, héritière de la confiance en soi de sa mère, ont entretenu la légende longtemps après que Lola ait arrêté ses tournées. Le nom de famille Flores est devenu associé à une manière d’appréhender la musique populaire espagnole : sans peur, sans duplicité et avec le cœur d’abord.

Il y a bien sûr eu des excès, des dettes et des titres de presse. Lola Flores n’était pas une artiste à la vie ordonnée et aux comptes clairs, et ses dettes envers le Trésor, selon la presse de l’époque, la hantaient à plusieurs reprises. Elle l’a porté avec un mélange de résignation et d’impudence, persuadée qu’elle rendait ses hommages à sa manière, comme si cela faisait aussi partie du spectacle. Les archives de la presse contiennent plus d’une bagarre, mais aussi une loyauté populaire rarement brisée.

Chapitre V : La voix qui ne s’est pas éteinte

Lola Flores est décédée à Madrid le 16 mai 1995. Elle avait soixante-douze ans. La nouvelle s’est répandue dans les salles de rédaction et dans les bars à la vitesse d’un chant. Pendant des jours, la télévision et la radio ont revu ses chansons, ses films et ses apparitions, et à Jerez, à Madrid et dans des centaines de villes espagnoles, des bougies ont été allumées et ses distiques ont été entendus en guise d’adieu à une femme de la famille.

Ses funérailles massives furent le dernier grand acte du Pharaon, une scène de douleur populaire mêlée d’authentiques larmes, fleurs et palmiers. L’Espagne qui pleurait n’était pas seulement l’Espagne du flamenco ; C’est une Espagne qui a reconnu en cette femme une biographie sentimentale du XXe siècle, de la faim d’après-guerre à la télévision en couleur, des tablaos au cinéma et des tournées américaines à la gloire de la scène.

Ce qui reste n’est pas seulement une archive d’enregistrements ou une filmographie inégale. Il reste une manière d’être dans les conseils d’administration qui continue d’être imitée et rarement égalée. La Faraona n’était pas une artiste de conservatoire ni une voix parfaite. Elle était avant tout une interprète avec une foi aveugle en son propre duende, et cette foi, plus que les notes, était sa véritable œuvre. Les chansons continuent de résonner, et dans chaque hommage, dans chaque imitation et dans chaque bulería chantée avec chagrin, un peu de cette Jerezana qui a appris à commander la scène apparaît avant que le public n’apprenne à prononcer son nom.