Le silence coupable de Bruxelles et de Washington face au massacre financé depuis les gratte-ciel arabes

Thibault Delacroix

Dans les suites panoramiques des gratte-ciel qui bordent l’autoroute Sheikh Zayed à Dubaï, la climatisation adoucit la chaleur du désert tandis que des serveurs en livrée servent du café aux hommes munis de passeports diplomatiques et de comptes dans les paradis fiscaux. À des milliers de kilomètres à l’ouest, dans les banlieues carbonisées d’El Geneina et d’Al Fasher, l’odeur est celle de la poudre à canon, des pneus brûlés et de la chaux vive qui recouvre les charniers. Le contraste résume bien l’anatomie de la guerre au Soudan : une machine d’extermination financée, gérée et blindée depuis le cœur du quartier financier des Émirats arabes unis par le clan de Mohamed Hamdan Dagalo, alias Hemedti.

La dévastation dans la région du Darfour n’est pas due au chaos aveugle de deux factions dérangées, mais à une campagne méthodique de nettoyage ethnique planifiée au millimètre près pour modifier la démographie du pays. Sur le terrain, les Forces de soutien rapide (RSF) ont reconstitué les pires atrocités commises il y a vingt ans par les Janjawid : sièges militaires incessants d’hôpitaux civils, exécutions sommaires d’hommes Masalit jetés dans les fossés et violences sexuelles massives perpétrées sous la menace des armes pour briser toute résistance communautaire. Des rapports classifiés des Nations Unies et des enquêtes du Département d’État américain confirment que la terreur contre les populations locales constitue l’instrument privilégié pour nettoyer les principaux corridors miniers.garantissant un pillage continu dont les dividendes finissent par être déposés dans les banques du Moyen-Orient.

La salle des machines de cette machine de guerre porte un nom, un prénom et un bureau dans les gratte-ciel émiratis : Algoney Hamdan Dagalo. Frère cadet du chef de guerre et directeur des acquisitions du clan, Algoney a géré un réseau de sociétés écrans parmi lesquelles se distinguent GSK Advanced Business Solutions et Tradive General Trading LLC. Officiellement enregistrées comme cabinets de conseil en informatique et distributeurs de commerce général, ces sociétés ont servi de canal direct pour blanchir plus de cinquante millions de dollars, éviter les contrôles bancaires et acheter des centaines de camions tout-terrain qui ont ensuite été blindés et équipés de mitrailleuses lourdes dans des ateliers clandestins avant de traverser la frontière soudanaise.

Le pont aérien Amdjarass et le lave-or de Jebel Amer

L’arsenal des RSF ne vient pas de nulle part et ne dépend pas non plus des arsenaux obsolètes de l’ère soviétique. La supériorité de feu des hommes d’Hemedti face à l’armée régulière d’Abdel Fattah al Burhan est alimentée par un cordon logistique ininterrompu qui transperce quotidiennement l’embargo sur les armes de l’ONU. Des documents du renseignement militaire et des données de télémétrie de vol suivies par satellite certifient un filet incessant d’avions de transport lourd Ilyushin Il-76 décollant de bases émiraties comme Al Reef, à Abu Dhabi. Ces avions atterrissent systématiquement sur l’aérodrome tchadien d’Amdjarass, une piste d’atterrissage isolée à seulement cinquante kilomètres de la frontière avec le Darfour occidental qui opère sous l’égide cynique d’un hôpital de campagne pour réfugiés.

Les médicaments et les tentes de la Croix-Rouge ne voyagent jamais dans leurs entrepôts, mais plutôt dans des caisses scellées contenant des fusils d’assaut, des batteries anti-aériennes portables, des projectiles d’artillerie guidés et des drones thermiques de pointe issus du marché noir international. À cette route aérienne s’ajoute le corridor terrestre du nord : camions-citernes chargés de carburant et convois de mortiers envoyés par le maréchal Khalifa Haftar depuis ses fiefs de l’est de la Libye, consolidant une alliance de seigneurs de la guerre qui opère dans le dos de la légalité internationale. Cette immense facture militaire n’est pas couverte par la dette publique ou les billets à ordre, mais par des expéditions directes d’or pur extrait des gisements de Jebel Amer.les mines du Darfour que la holding familiale Al Junaid exploite dans un régime d’esclavage des enfants et de travail forcé.

Les bars banalisés partent sur des vols de nuit depuis les pistes de terre du Darfour jusqu’aux comptoirs des souks traditionnels de Deira et des raffineries privées des émirats. Une fois sur place, le métal taché de sang est fondu avec des réserves légales, reçoit des certificats de traçabilité impeccables et est injecté dans le circuit commercial de Londres, Zurich et New York sans qu’aucun responsable de la conformité financière ne pose de questions embarrassantes. L’or pillé dans les communautés massacrées du Darfour est ainsi transmué en liquidités pour payer la masse salariale de milliers de mercenaires étrangers recrutés au Tchad, au Niger et en Centrafrique.

L’hypocrisie des chancelleries occidentales et le veto financier

L’ampleur de ce génocide contemporain contraste de manière embarrassante avec la paralysie délibérée de la diplomatie occidentale. Ni les mandats d’arrêt latents de la Cour pénale internationale, ni les comparutions en urgence au Conseil de sécurité n’ont suffi à perturber le reste des leaders de RSF. Alors que Washington et Bruxelles adoptent des mesures de sanctions qui punissent des sociétés écrans facilement remplaçables, les ambassades évitent délibérément de nommer les autorités d’Abou Dhabi. Personne dans les grandes capitales européennes ne veut mettre en péril les contrats de plusieurs millions de dollars pour la vente de frégates, la fourniture de gaz liquéfié ou les milliards que les fonds souverains émiratis injectent périodiquement dans les géants de l’Ibex 35 et de la City de Londres.

Cette lâcheté diplomatique calculée a fait des sommets de paix organisés à Djeddah, Manama et Genève une bouée de sauvetage lucrative pour les bouchers du Darfour. Les émissaires de la milice se rendent dans les forums de médiation internationaux pour feindre une volonté de négocier pendant que leurs troupes achèvent de consolider le siège militaire des dernières villes rebelles.gagnant de précieuses semaines pour décharger davantage d’avions au Tchad et mettre les comptes bancaires à l’abri de nouvelles sanctions. La tragédie au Soudan révèle la dure réalité de l’ordre multipolaire : un massacre télévisé où la vie de millions de personnes vaut bien moins que le flux ininterrompu d’or et de pétrodollars dans les coffres-forts du Golfe.