Le rapport qui ébranle le gouvernement Milei

Thibault Delacroix

Les chiffres ne sont plus interprétables et sont devenus une réalité incontournable. L’expérience économique de Javier Milei en Argentine traverse ses heures les plus sombres. Selon l’analyse de l’Université de Buenos Aires (UBA), le pays est devenu le deuxième pays ayant la pire performance industrielle de la planète, une médaille d’argent que personne ne veut exhiber. Cet effondrement n’est pas un événement isolé, mais la conséquence directe d’un modèle qui a donné la priorité à l’équilibre budgétaire et à la déréglementation absolue plutôt qu’à la capacité productive nationale.

Le rapport met en évidence une coïncidence inquiétante : les deux pays en retard dans l’industrie mondiale, la Hongrie et l’Argentinesont gouvernés par des dirigeants qui ont fait de la confrontation avec l’establishment leur drapeau. Toutefois, dans le cas argentin, l’ampleur du déclin industriel suggère un démantèlement du tissu des PME qui pourrait mettre des décennies à se rétablir. L’industrie lourde, l’automobile et le textile sont les secteurs qui ont le plus souffert, avec des fermetures d’usines qui se comptent déjà par centaines depuis le début du gouvernement.

Le mécanisme de l’effondrement : ouverture et contraction

La crise industrielle argentine de 2026 s’explique par une « tempête parfaite » de trois facteurs. Premièrement, le ouverture des importations sans une amélioration préalable de la compétitivité locale (comme la réduction des coûts logistiques ou énergétiques), ce qui a laissé les producteurs nationaux sans défense face à la concurrence asiatique. Deuxièmement, un taux d’intérêt qui, bien qu’elle cherchait à enrayer l’inflation, a fini par étouffer le crédit productif. Et troisièmement, un baisse du pouvoir d’achat de citoyens qui a réduit la demande à des niveaux de subsistance.

L’analyse souligne que, contrairement à d’autres crises précédentes, cette fois-ci, l’industrie ne dispose pas d’un « coussin » pour amortir le coup. L’élimination des cadres de protection et l’augmentation du coût des intrants importés en raison de la dévaluation accumulée ont rendu la production en Argentine, dans de nombreux cas, plus coûteuse que l’importation du produit fini. Cela a généré ce que les économistes appellent « l’hystérésis » : une perte de capacité productive qui ne revient pas automatiquement lorsque l’économie s’amélioreparce que les machines sont vendues et que le personnel spécialisé émigre ou se convertit à l’informalité.

Comparaison internationale : l’Argentine contre le monde

Ce qui rend les données de mars 2026 si pertinentes, c’est leur caractère comparatif. Alors que d’autres économies de la région, comme le Brésil ou le Chili, montrent des signes de stabilisation ou de croissance modérée grâce à la montée en puissance des matières premières et une transition industrielle vers le vert, l’Argentine se démarque à la baisse. Le pays n’est que « deuxième » en termes de déclin de l’industrie manufacturière par la Hongrieun pays qui, sous le commandement de Viktor Orbán, souffre d’un isolement commercial croissant et d’une fuite des capitaux en raison de sa dérive politique.

Pour les défenseurs du modèle Milei, il s’agit de la « pilule amère » nécessaire pour nettoyer l’économie des entreprises inefficaces. Mais pour l’UIA (Union industrielle argentine) et les syndicats, il s’agit d’un « industricide ». En 2026, la tension sociale s’est intensifiée parce que l’industrie est le secteur qui génère des emplois de meilleure qualité et avec de meilleures prestations sociales ; Sa disparition pousse la classe moyenne ouvrière vers la précarité du secteur des services ou du travail indépendant.

Y a-t-il une issue pour le modèle industriel ?

Le rapport conclut que, sans un changement de cap comprenant des politiques visant à promouvoir les exportations à valeur ajoutée et une reprise de la consommation intérieure, l’industrie argentine court le risque de devenir résiduelle. L’engagement de Milei en faveur d’une économie basée exclusivement sur l’exploitation minière, l’énergie et l’agriculture semble laisser de côté les centres urbains industriels tels que Cordoue, Rosario et le Grand Buenos Aires.

Ce sera le mois au cours duquel les chiffres ont confirmé les craintes de beaucoup : L’Argentine est devenue un laboratoire de théories économiques extrêmes dont la production nationale est la principale victime. Le défi est désormais d’éviter que cette chute libre industrielle ne se transforme en une dépression économique permanente qui plongerait le pays dans une nouvelle décennie perdue.