« J’ai écrit cet ouvrage pendant la guerre, et pendant la guerre elle-même, faute de papier, tantôt sur cuir, tantôt sur écorce d’arbre. » La confession a été marquée par Alonso de Ercilla lui-même dans la dédicace à Philippe II qui ouvre la première partie de L’Araucana. Ce n’était pas une hyperbole littéraire : sur un morceau de cuir de cheval à moitié tanné par les intempéries des forêts du sud du Chili, le soldat-poète avait gratté les premiers vers de ce qui allait devenir la grande épopée du Siècle d’Or espagnol.
L’image est presque irréelle : un gentleman d’une vingtaine d’années, avec son épée encore tachée de boue et la mèche du mousquet à peine éteinte, accroupi près du feu de camp en grattant les hendécasyllabes avec un poinçon de fer. Autour d’eux, le silence de la nuit n’est rompu que par les cris des blessés et le murmure de la rivière Bíobío. Il n’y avait ni papier, ni encre décente, ni immobilité. Et pourtant, c’est là qu’est né un monument de la langue espagnole.
Chapitre I : Le jeune courtisan qui navigua vers les Indes
Alonso de Ercilla y Zúñiga était arrivé au Chili en 1557, à bord de l’expédition du nouveau gouverneur García Hurtado de Mendoza. Il avait alors environ vingt-quatre ans et rien dans sa biographie madrilène ne préfigurait le poète épique. Fils de Fortún García de Ercilla, juriste au Conseil Royal, et de Leonor de Zúñiga, le garçon Alonso a perdu son père un an après sa naissance. Sa mère réussit à le placer comme page du prince Philippe, futur roi, et ce destin marqua son éducation : le latin, l’escrime, la musique et, surtout, son contact avec les grands écrivains de la cour.
Il accompagna le prince lors de son voyage en Angleterre pour le mariage avec Mary Tudor et y respira l’air de la Renaissance européenne. Mais lorsqu’en 1555 il apprit que le nouveau gouverneur du Chili, Hurtado de Mendoza, une vingtaine d’années et ambitieux, préparait une expédition de conquête, Ercilla demanda une place. Il n’y allait pas comme simple soldat : on l’admettait comme gentleman, position qui lui permettait d’alterner la plume avec l’épée sans déshonorer sa lignée.
Chapitre II : La guerre araucanienne, une tranchée sans fin
Le Chili que le poète a trouvé n’était pas la terre promise dont chantaient les récits des Indes. C’était un territoire sauvage, une jungle, où les Mapuches – les « Araucaniens » du poème – se battaient avec une férocité que les Espagnols n’avaient pas vue au Pérou ou au Mexique. La conquête, commencée par Pedro de Valdivia une décennie plus tôt, s’était enlisée après la mort de Valdivia lui-même aux mains de Lautaro en 1553. Ercilla débarqua au milieu de l’offensive de García Hurtado pour réprimer la rébellion.
Pendant les cinq années suivantes, le jeune madrilène chevaucha parmi les colonnes castillanes à travers les vallées d’Arauco, Purén et Tucapel. Il n’était pas un simple spectateur. Il combattit dans la bataille de Lagunillas, dans la prise du fort de Penco, dans la fondation de Cañete et dans le siège de Concepción, que les Mapuches avaient transformé en une souricière de boue et de cadavres. Les sources ne détaillent pas ses cicatrices, mais elles disent qu’à plusieurs reprises, il a de justesse sauvé la vie. Le chroniqueur, cependant, a pris des notes mentales tout en se défendant avec une épée propre.
Chapitre III : Le poème né du cuir et de l’écorce
C’est dans ce tourbillon qu’il commença à composer L’Araucana. Il l’a fait, selon son propre témoignage, presque secrètement, volant des heures de sommeil et de repos aux gardes. Le manque de papier l’obligeait à écrire sur le matériau le plus proche : le cuir des selles, l’écorce des arbres, les parchemins réutilisés des rapports de guerre. « Pas avec peu de travail », ajoute-t-il lui-même dans la dédicace au roi, avec cette retenue élégante qui trahit une immense fierté.
L’ouvrage n’est pas un panégyrique des conquérants. Ercilla, avec une audace inhabituelle pour son époque, consacra des chansons entières à la dignité de ses adversaires. Caupolicán, Lautaro, Galvarino, Rengo, les chefs mapuche, sont représentés avec la même grandeur que les capitaines espagnols. Dans la chanson II, le poème s’ouvre sur un vers qui choque encore aujourd’hui : « Pas les dames, l’amour, pas la gentillesse / des messieurs je chante avec amour… / mais le courage, les actes, les exploits / de ces Espagnols qui travaillent dur, / qui ont mis un joug dur sur le cou indompté d’Arauco / par l’épée. C’était la déclaration de principes d’un soldat qui, tout en restant fidèle à son roi, refusait d’avilir l’ennemi.
Les premiers écrits se prolongent pendant les pauses de la guerre, entre 1558 et 1562. Ses compagnons d’armes l’entendent réciter des octaves à voix basse autour du feu et, comme il le dira plus tard, certains l’encouragent et d’autres le croient à moitié fou. Mais Ercilla persista. Lorsqu’il revient finalement en Espagne en 1562 ou 1563, il rapporte dans ses bagages plusieurs rouleaux de cuir manuscrit et une ambition littéraire qui va bientôt choquer les milieux de la cour.
Chapitre IV : La gloire tardive de « l’Homère espagnol »
De retour à Madrid, Ercilla peaufine son projet pendant cinq ans. La première partie de L’Araucana Il fut publié en 1569, publié dans l’imprimerie de Pierres Cosin, et l’accueil fut immédiat. La cour du taciturne Philippe II, si peu enthousiaste, célébra ces hendécasyllabes comme la naissance d’une épopée nationale. En 1578 paraît la deuxième partie et, une décennie plus tard, en 1589, la troisième et dernière partie, complétant les trente-sept chants qui composent l’œuvre.
Le succès lui ouvre les portes de la diplomatie : Philippe II l’envoie comme émissaire auprès de diverses cours allemandes et italiennes. Mais Ercilla n’a plus jamais repris l’épée au combat. Le poète avait fini d’enterrer le soldat. Cependant, la force de ses vers de guerre est restée fraîche, comme l’atteste le procès de Miguel de Cervantes. Lors de l’examen minutieux de la bibliothèque d’Alonso Quijano, l’auteur du Quichotte sauf L’Araucana de feu, le qualifiant de « meilleur livre écrit en vers héroïques en langue espagnole ». Et ce n’était pas un mince éloge de la part de celui qui l’avait reçu.
Chapitre V : Vieillesse discrète et héritage silencieux
Alonso de Ercilla mourut à Madrid le 29 novembre 1594, à l’âge de soixante et un ans, sans avoir publié une autre œuvre de cette ampleur. Il a pris sa retraite de la cour au cours de ses dernières années et pratiquement aucune information sur sa vie privée n’est préservée. Son testament révèle cependant qu’il n’a pas amassé une fortune avec des vers : les éditions de L’Araucana Ils circulèrent avec succès, mais les lois de l’imprimerie du XVIe siècle enrichirent rarement l’auteur. Il vécut dans la justice et mourut discrètement, comme il l’avait écrit pendant la guerre.
Cinq cents ans plus tard, son poème continue d’être lu comme le seul texte de l’âge d’or qui fait des peuples autochtones des protagonistes à part entière. Ce n’est pas une mince affaire pour un madrilène qui a gratté des octaves sur un cuir de cheval pendant que ses compagnons dormaient et que le Biobio rugissait dans l’obscurité. Peut-être, comme il le soupçonnait lui-même, la guerre n’a-t-elle été ni gagnée ni perdue dans les champs de bataille du Chili : elle a été gagnée dans une main qui tenait la plume avec la même détermination qu’elle avait tenu l’épée.
« Pas les dames, l’amour, pas la gentillesse / des messieurs que je chante avec amour, / ni les échantillons, les cadeaux et la tendresse / d’affections et de soins aimants ; / mais le courage, les actes, les exploits / de ces braves Espagnols, / qui ont mis un joug dur sur le cou indompté d’Arauco / par l’épée. —Alonso de Ercilla, L’Araucanachanson I (1569).






