Claudio Coello, le grand peintre du déclin des Autrichiens

Thibault Delacroix

Dans la sacristie du monastère de San Lorenzo de El Escorial, la lumière ne provient pas d’une lucarne, mais du tableau lui-même. La toile de la Forme Sacrée préside la salle avec une scénographie si crédible que, l’espace de quelques secondes, le visiteur se demande si la cérémonie s’y déroule encore en arrière-plan. Charles II est au centre, agenouillé, le regard fixé sur l’ostensoir qui soutient la Forme Sacrée. Des courtisans, des clercs et des serviteurs du palais l’entourent. Et à l’extrême gauche, presque dans l’obscurité, un homme avec la truelle à la main se penche et regarde droit dans les yeux du spectateur. Cet homme est Claudio Coello, le peintre de chambre de la fin de l’Autriche, qui a signé son chef-d’œuvre de son propre regard et non d’une signature.

Chapitre I : La sacristie et la toile

Le tableau, peint à l’huile, mesure plusieurs mètres de haut et occupe la façade de la sacristie inférieure du monastère royal de San Lorenzo de El Escorial. Pour le concevoir, Coello a dû résoudre un problème géométrique : le tableau devait dialoguer avec l’architecture réelle de la pièce et, en même temps, rappeler la cérémonie du 19 octobre 1684, lorsque la Forme Sacrée fut déplacée vers l’autel de la sacristie.

Ce n’est pas une pieuse invention ; C’est une chronique visuelle de cette journée. Charles II apparaît en robe et col noirs, comme correspondait au cérémonial autrichien. A sa droite, les officiants en assurent la garde ; À gauche, les courtisans assistent avec un mélange de révérence et d’appareil. L’architecture représentée ne rivalise pas avec la réelle, mais la prolonge : les colonnes et les rideaux de toile poursuivent les lignes de la sacristie et créent l’illusion que la cérémonie se déroule dans un espace plus profond que le mur.

Alfonso E. Pérez Sánchez, dans La peinture baroque en Espagne 1600-1750, a mis en évidence la capacité de Coello à combiner le portrait d’appareil avec la scénographie sacrée. Cet équilibre entre le crédible et le dévotion n’est pas le fruit du hasard : il est le fruit de décennies d’atelier, d’amitiés à la cour et d’une patience matérielle avec l’huile qu’il cuisinait depuis son enfance.

Chapitre II : Un Portugais à Madrid

Il est né à Madrid en 1642, fils de Faustino Coello, un bronzier portugais qui a travaillé sur de petites commandes pour des églises et des palais. De l’atelier de son père est peut-être issu le respect de la construction, le goût de la matière et la compréhension qu’un objet artistique, aussi petit soit-il, doit être bien soutenu. Madrid était alors une cour en construction, pleine de couvents, de chapelles et de retables avides de peinture, et le garçon grandit en voyant comment l’image religieuse devenait monnaie culturelle et dévotion imposée par les canons de la contre-réforme.

Il entre dans l’atelier de Francisco Rizi, l’un des peintres de la cour et maître du baroque décoratif madrilène. Il y apprend les rythmes diagonaux, les chairs lumineuses et le maniement des tissus, ressources qu’il appliquera plus tard à grande échelle dans ses toiles d’autel. Dans l’atelier de Rizi, il rencontre également Juan Carreño de Miranda, avec qui il partage des commandes et une manière d’appréhender le portrait de cour : plus sobre que le flamenco, plus contenu que le napolitain, plus espagnol dans sa sévérité.

Sa première œuvre notable, Le Triomphe de Saint Augustin, date d’environ 1664 et est conservée au Musée du Prado. La solidité compositionnelle qui marquerait sa maturité y apparaît déjà : les personnages sont organisés en plans clairs, la lumière frappe le centre et les anges soutiennent la scène sans désordre. C’est une toile de jeunesse, mais pas d’apprenti.

Chapitre III : La montée au palais

La protection de Rizi et d’autres artistes lui a ouvert la porte du tribunal. En 1683, il fut nommé peintre du roi, et en 1686, peintre de chambre de Charles II. Ce poste l’obligeait à représenter le souverain, à concevoir des décorations pour les festivités royales et à s’occuper des ordres de dévotion de la maison du roi. Ce n’était pas une sinécure : la dernière Autriche a hérité d’un empire aux caisses fatiguées et d’une cour obsédée par l’étiquette, mais elle dépensait néanmoins en peinture comme quelqu’un tient une liturgie.

Coello a peint plusieurs portraits du monarque, dans lesquels il a accentué sa pâleur, sa mâchoire proéminente et cette mélancolie tant commentée par les ambassadeurs étrangers. Il n’a pas embelli le roi ; il l’a laissé voir. Et c’est peut-être pour cela que, dans le cadre limité du portrait-portrait, son Charles II est plus humain que celui des autres peintres de chambre. Les vêtements sont somptueux, les fonds contiennent des boucliers et des rideaux, mais le regard du monarque s’erre un peu plus loin, comme s’il était de passage.

Il a également travaillé dans des églises et des couvents de Madrid, mais pas toujours avec la tranquillité économique que suggérait son rang. Les paiements du palais furent retardés, les matériaux augmentèrent et les commandes ne furent pas collectées avec la ponctualité des maîtres flamands basés dans la ville. Coello vivait de la peinture et pour la peinture, sans cette fortune personnelle que d’autres artistes amassent en vendant des œuvres ou en percevant des pensions.

Chapitre IV : La Forme Sacrée et l’autoportrait

La commande de la Forme Sacrée d’El Escorial est venue commémorer la cérémonie du 19 octobre 1684, lorsque la Forme Sacrée fut placée sur le nouvel autel de la sacristie du monastère. Entre 1685 et 1690, Coello construit une scénographie picturale conçue pour rivaliser avec l’architecture réelle du ranch. Il ne s’agissait pas de n’importe quelle peinture d’autel : elle devait fonctionner comme une fenêtre cérémonielle, comme un document judiciaire enveloppé de lumière sacrée.

La toile enregistre la cérémonie avec une minutie qui permet aujourd’hui de lire les gestes et les vêtements de la cour de Charles II. L’ostensoir centre la composition, plus haut que les figures humaines, et autour de lui sont disposés le roi, les officiants et les fidèles. Tout est prévu : les distances, les regards, l’éclat des broderies, le froid de la pierre en fond. Coello n’invente pas une apothéose ; dépeint un moment institutionnel.

Une place était réservée dans l’ombre à l’extrême gauche. Il ne s’agit pas d’un étalage de vanité, mais plutôt d’une manière de peintre de chambre de signer l’événement. Il apparaît la palette à la main, sobre, comme un témoin qui ne participe pas à la cérémonie mais la rend possible. Cet autoportrait discret est l’une des signatures les plus élégantes de la peinture baroque madrilène.

Chapitre V : L’arrivée de Luca Giordano

Le soulagement arrive en 1692 avec Luca Giordano, le Napolitain surnommé Fa Presto, qui met les pieds à Madrid avec une rapidité d’exécution presque théâtrale. Charles II lui confia la décoration à fresque des voûtes de l’Escurial et d’autres cycles décoratifs de la forteresse. Pour un peintre formé à la lenteur de la peinture à l’huile, à la préparation du matériel et à la méditation du dessin, cette irruption change l’atmosphère de l’atelier. Giordano peignait vite ; Coello, avec une patience qui ne correspondait plus tout à fait à ce tribunal qui cherchait un effet immédiat.

L’historiographie a montré à quel point l’arrivée de Giordano a pesé sur son déclin professionnel. Les documents n’attribuent pas de cause, mais les coïncidences sont éloquentes : en 1692 le Napolitain monopolise les grands programmes de peintures murales, et le peintre de chambre reste en retrait. Coello meurt l’année suivante, le 20 avril 1693, à Madrid, sans voir la fin du siècle ni le changement de dynastie. Il n’a laissé ni fortune, ni testament artistique claironné par la renommée ; Il a laissé des travaux sur les autels et une biographie que les archives ont à moitié reconstituée.

Chapitre VI : Le Prado préserve la mémoire

Aujourd’hui, les peintures de Coello sont réparties entre le musée du Prado, le monastère de l’Escurial et d’autres collections qui ont gardé vivante la mémoire du baroque madrilène. Le Prado conserve le Triomphe de Saint Augustin et la sacristie de l’Escurial continue de garder la Forme Sacrée dans le même espace pour lequel elle a été conçue. Cette permanence n’est pas un détail : peu de toiles de chambre du XVIIe siècle sont arrivées sans se détacher de leur mur.

Certaines attributions restent à résoudre, ces peintures d’atelier qui imitaient son style et qui circulent encore sans certitude. Le flou des inventaires dresse aussi le portrait d’un artiste qui n’a pas tout signé, qui a travaillé pour un tribunal avec des papiers parfois bâclés. A l’extrême gauche de son grand chef-d’œuvre, le peintre regarde le spectateur avec sérénité, comme s’il n’avait pas besoin de s’expliquer. Ce regard continue de faire le travail que la documentation n’a pas terminé.

Trois siècles plus tard, la figure de Claudio Coello apparaît dans le coin de la toile, entre les ombres et la palette, comme le témoin d’une époque qui s’est éteinte sans faire de bruit. Il n’est pas le grand peintre du crépuscule des Autriches à cause d’une étiquette : il l’est parce qu’il a su peindre ce crépuscule avec une lumière qui n’a pas encore bougé du retable.