

La cire à cacheter coulait de la bougie sur les feuilles de papier tamponnées. Dehors, Madrid dormait, inconscient de ce que cette petite main ferme signait au nom du roi. Nous étions au printemps 1767 et le procureur José Moñino y Redondo, âgé à peine de trente-neuf ans, signa de trois traits fermes de sa plume l’expulsion de la Compagnie de Jésus de tous les domaines de la monarchie hispanique. Ce n’était pas la première fois qu’un ministre de Charles III osait le faire ; mais c’était peut-être la première fois qu’un Murcien venu de nulle part était placé au cœur même de l’ouragan des réformes éclairées.
Chapitre I : Le procureur qui a récusé la Société
Moñino était arrivé au tribunal avec le bagage léger d’un juriste provincial et l’obstination de quelqu’un qui s’est fait. Né à Murcie en 1728, fils d’un modeste noble, il étudia le droit à l’Université d’Orihuela et se fit bientôt remarquer comme avocat à la chancellerie de Grenade. Le procureur général du Conseil de Castille, Campomanes, voyait en lui un allié de la cause régaliste : un homme sans attachement aux privilèges ecclésiastiques et doté de suffisamment d’intelligence pour rédiger des opinions qui ne laisseraient aucune place à la réponse. Lorsque les émeutes populaires de 1766 – les fameuses « émeutes d’Esquilache » – secouent Madrid et d’autres villes, Campomanes confie au jeune procureur la tâche la plus délicate : enquêter sur ce qui se cache derrière les protestations. Le Conseil extraordinaire, réuni dans le secret absolu, entendit les conclusions de Moñino : les jésuites avaient incité aux révoltes, conspiré contre le roi et prêché des doctrines qui remettaient en question l’autorité royale. Il n’y a pas eu de procès public. Le 2 avril 1767, la sanction pragmatique de l’expulsion fut scellée. Le matin même, dans toutes les écoles de la Compagnie, les soldats font irruption comme s’il s’agissait d’une guerre silencieuse.
Le procureur Moñino est devenu l’homme à la mode. Charles III, ce monarque timide et méthodique qui se levait tous les jours à sept heures pour chasser avant de partir avec ses ministres, voyait en lui l’exécuteur idéal du réformisme bourbonien. Il le nomma ambassadeur à Rome pour négocier avec le pape Clément XIV la suppression définitive des Jésuites, mission qui culmina en 1773 avec le bref Dominus ac Rédempteur. En échange, le roi lui accorde le titre de comte de Floridablanca, un écu à trois fleurs de lys et une devise qui semble écrite pour lui : « J’espère que ça fera du profit » — J’attends des bénéfices.
Chapitre II : La forge d’un ministre éclairé
En 1777, à la mort du marquis de Grimaldi, Carols III éleva Floridablanca au rang de secrétaire d’État et de bureau universel, la position la plus élevée de l’administration. C’était un pas de géant. Le comte s’installe dans les bureaux du Palais Royal avec un programme qu’il élabore lui-même depuis des années : renforcer l’autorité du roi vis-à-vis du pape et des évêques, assainir les comptes publics, promouvoir l’agriculture, l’industrie et le commerce et diffuser le savoir dans toute la monarchie. Ce n’étaient pas des rêves. C’étaient des calculs.
Dès son entrée en fonction, il créa la Société Économique des Amis du Pays de Murcie, sa terre natale, et favorisa la création de nombreuses autres dans les provinces. Il promeut le Canal de Castilla, le réseau des voies royales – aujourd’hui encore la feuille de route espagnole conserve les grandes lignes de ses projets – et en 1782 il fonde la Banque Nationale de San Carlos, la première banque moderne du pays, qui en 1856 deviendra la Banque d’Espagne. Il ne se passait pas une semaine sans un arrêté royal : le comte signait des arrêtés pour l’introduction de nouvelles machines textiles, pour le labourage des terres vacantes, pour la liberté du commerce des céréales, pour la dignification des métiers mécaniques. Il voulait une Espagne qui produise, exporte et cesse de vivre des revenus des Indes et de la prière.
Mais le comte était aussi un animal politique, et il savait que les réformes ne se faisaient pas avec de bonnes paroles. « Tout pouvoir qui n’est pas concentré s’évapore », répétait-il à ses collaborateurs, selon les dépêches de l’époque. C’est pourquoi, en 1787, il réalise ce que personne n’avait osé auparavant : la création du Conseil suprême de l’État, sorte de conseil collégial des ministres qui réunissait sous sa présidence les secrétaires des bureaux. C’était la première fois que le gouvernement espagnol fonctionnait comme un corps collectif, et le comte a su lui fournir un document que de nombreux historiens considèrent comme son testament politique : le Instruction réservée au Conseil d’Etatun texte de cent quarante-neuf articles dans lesquels Floridablanca expose la politique que doit suivre la monarchie en matière d’économie, d’instruction publique, de travaux publics, d’armée, de marine et de colonies. L’idée centrale résonne encore : la prospérité de la nation dépend du bonheur des sujets, et ce, de la bonne administration de la justice et de l’abondance des moyens de subsistance.
Chapitre III : Le Conseil d’État et la réforme impossible
Mais la réalité s’est obstinée à contredire le papier. Les privilèges de la Mesta, des corporations, des manoirs et de l’Église opposèrent une résistance sourde. Le comte se heurte au puissant concile de Castille, qui voit ses pouvoirs diminuer, et aux évêques, qui dénoncent ses mesures régalistes. Les commissions routières provinciales se sont enlisées dans des poursuites judiciaires sans fin. Les sociétés économiques languissaient faute de partenaires. Et les paysans, malgré la liberté du commerce des céréales décrétée, continuaient à faire faillite à chaque crise de subsistance. En 1789, lorsque la Révolution française éclate de l’autre côté des Pyrénées, Floridablanca sent le sol bouger sous ses pieds.
Le comte réagit avec inquiétude. Il était réformiste, certes, mais surtout serviteur de l’absolu. Il craignait que les idées révolutionnaires n’infectent l’Espagne et que la figure du roi ne soit menacée. Il ferma donc les bureaux de douane des livres français, notamment ceux de Voltaire et de Rousseau, qui circulaient déjà dans des éditions clandestines, renforça la censure, limita la presse périodique et ordonna l’internement des étrangers suspects. Les salons madrilènes commencèrent à dire que le comte, le grand réformateur, était devenu réactionnaire. Campomanes lui-même, son ancien mentor, a pris ses distances. Floridablanca resta seule, protégée uniquement par la confiance du roi. Mais Charles III mourut en décembre 1788 et son successeur, Charles IV, était un homme faible, dominé par son épouse María Luisa et l’ambitieux garde du corps Manuel Godoy.
En 1792, Godoy convainquit le nouveau monarque que la continuité du comte était un handicap. L’élément déclencheur fut une lettre dans laquelle Floridablanca s’opposait à l’entrée de l’Espagne dans la guerre contre la Convention française. La prudence ne l’a pas aidé. Le 28 février de la même année, le roi signe sa destitution soudaine. Godoy lui-même le remplaça. Le comte dut quitter Madrid avec une amertume que ses lettres cachaient à peine. Il se retira à Murcie, et de là il s’exila clandestinement dans la citadelle de Pampelune puis dans la Citadelle de Barcelone, où il resta enfermé pendant trois ans. Les accusations étaient vagues : détournement de fonds, abus de pouvoir, négligence dans la défense du royaume. Rien n’a été prouvé. Mais à ce moment-là, la vérité n’avait plus d’importance : il importait qu’elle ne gêne pas.
Chapitre IV : Le froid d’une nuit à Aranjuez
Dans la nuit du 17 au 18 mars 1808, l’éclairage au pétrole dans les rues d’Aranjuez combattait à peine l’obscurité. Le peuple, encouragé par le parti Fernandino, était descendu dans les rues armé de bâtons et de torches. Ils ont crié contre Godoy, mais aussi contre les ministres dont ils se souvenaient du passé. José Moñino, vieux, infirme et oublié, se trouvait cette nuit-là dans sa résidence de la ville lorsqu’une foule a forcé la porte. Ils l’ont traîné dans les rues pavées au milieu d’insultes, et seule l’intervention de quelques militaires a empêché qu’il soit lynché. C’était la fin d’une époque. Le comte qui avait dirigé les destinées de l’Espagne pendant quinze ans fut victime de la même mutinerie que, douze ans auparavant, il avait prédite dans ses rapports secrets, sans que personne n’y prête attention.
Sa chute fut l’avant-dernier acte d’une vie qui s’éteignait. Ils l’ont enfermé dans une cellule de l’Alcazar de Ségovie puis dans la prison de Murcie, d’où il est ressorti quelques mois plus tard en ruine. Mais l’histoire lui réservait encore un tournant cruel et grandiose. Lorsque les troupes napoléoniennes envahirent l’Espagne et que le pays prit les armes, les membres du Conseil central suprême, réunis d’urgence à Aranjuez en septembre 1808, pensèrent à lui. Floridablanca, le grand ministre du despotisme éclairé, fut appelé à présider cette junte qui se proposait de gouverner au nom du roi captif et d’organiser la résistance. Il était conscient qu’il ne lui restait presque plus de force. Il accepta cependant comme un dernier service rendu à la couronne.
Chapitre V : Le dernier service rendu à une Espagne en flammes
Ses dernières semaines furent consacrées à rédiger des proclamations et des exhortations patriotiques avec le même pouls tremblant qui, quarante ans plus tôt, avait signé l’expulsion des Jésuites. Le Conseil central tint sa première séance sous sa présidence le 25 septembre 1808. Le comte parla peu ce jour-là ; Ses collègues constateront plus tard que son regard se perd parfois dans le vide, comme s’il voyait déjà l’issue. Le 20 novembre 1808, dans la modeste maison qu’il habitait dans la ville de Murcie, il mourut sans bruit. Il avait quatre-vingts ans. L’inventaire de ses biens était si succinct qu’il occupait à peine deux pages. L’homme qui avait géré les millions du Trésor Royal mourut presque pauvre.
L’image du comte oscille depuis entre celle du réformateur visionnaire et celle du bureaucrate qui a mal vieilli et a fini par se laisser submerger par un monde qu’il ne comprenait plus. Peut-être que c’était les deux. La Moncloa (sic) qu’il cherchait à moderniser a survécu à peine un siècle, et nombre de ses institutions – le Conseil d’État, la Banque de San Carlos, les voies royales – ont fini par être détruites ou transformées au point d’être méconnaissables. Mais son insistance sur le fait que la prospérité d’une nation se mesure au bonheur de ceux qui l’habitent, exprimée dans le texte confidentiel de 1787, résonne comme un écho pas tout à fait éteint dans les fonctions occupées aujourd’hui par ses héritiers politiques.






