L’essor des centres de données IA se heurte aux limites énergétiques de l’Europe et fait grimper le prix de l’électricité

Thibault Delacroix

L’essor des centres de données d’IA en Europe se heurte à un réseau tendu et à 57 % d’énergie importée. Bruxelles veut tripler la capacité installée sans que la production ait augmenté au même rythme.

Le projet de Bruxelles de tripler les centres de données se heurte à la facture énergétique

Le plan s’appelle Continent de l’IA et cela paraît ambitieux sur le papier : multiplier par trois les datacenters du bloc d’ici cinq à sept ans pour ne pas être distancé dans la course mondiale à l’intelligence artificielle. Le problème est que ce même continent importe déjà 57 % de l’énergie qu’il consomme et a vu fermer 35 raffineries depuis 2009, soit 20 % de sa capacité de raffinage. Mis côte à côte, les chiffres ne concordent pas.

Les centres de données ont consommé environ 68 térawattheures (TWh) dans l’Union européenne en 2024, selon les données de la Commission européenne. D’ici 2030, Bruxelles elle-même prévoit 114 TWh, soit l’équivalent de 3,2 % de la demande totale d’électricité de la communauté. Il s’agit d’une augmentation de 68 % en seulement six ans sur un réseau qui fonctionne déjà à ses limites dans plusieurs États membres.

Le cas irlandais sert d’avertissement. Les centres de données ont absorbé 21 % de l’électricité mesurée en Irlande en 2023, soit plus que les 18 % consommés par les ménages urbains, selon l’office statistique du pays. L’opérateur de réseau EirGrid a dû concevoir un processus spécifique pour connecter de nouvelles installations. En Autriche, le campus hyperscalaire qui Google préparé à Kronstorf pourrait tirer du système électrique national l’équivalent de 7% de la demande actuelle du pays.

L’analyste énergétique David Blackmon Le résume sans ambages : l’objectif européen d’expansion rapide de l’IA est « sur une trajectoire de collision » avec les politiques climatiques du Green Deal, qui restreignent la génération à la base. « L’industrie des centres de données a découvert il y a deux ans que la production intermittente ne pouvait pas répondre à ses exigences de disponibilité de 99,999 %, même avec une batterie de secours. Le gaz naturel est devenu l’option privilégiée et cela ne va pas changer », explique-t-il.

Le porte-parole communautaire d’Action Climat et Énergie, Anna-Kaisa Itkonenreconnaît que les nouveaux centres de données sont de « grands consommateurs d’énergie » et affirme que Bruxelles veille à ce que leur croissance « ne mette pas sous pression le système énergétique ». En contrepartie, rappelons que la réutilisation de la moitié de la chaleur résiduelle de ces installations permettrait de couvrir la demande de chauffage de près de quatre millions de foyers européens.

L’Europe veut devenir leader en matière d’intelligence artificielle avec l’énergie la plus chère de la planète. L’arithmétique ne fonctionne pas.

Ce que cela signifie pour l’Espagne : le prix de l’électricité, l’Aragon et la facture industrielle

L’Espagne arrive à ce carrefour dans une position paradoxale. Le pays possède l’un des quotas d’énergies renouvelables les plus élevés d’Europe, mais cette même intermittence est ce que les opérateurs de centres de données considèrent comme insuffisant pour garantir un service continu. Le paradoxe se résout, comme sur le reste du continent, avec un soutien du cycle combiné à une pression sur le marché de gros.

Les grands pôles d’investissement sont concentrés en Aragon, à Madrid et en Catalogne, avec des projets hyperscalers en compétition pour se connecter aux nœuds de réseau disponibles. Iberdrola, Endésa et Téléphone se sont positionnés comme partenaires énergétiques et de connectivité de ces développements, tandis que des entreprises telles que Propriétés Merlin Ils ont transformé des terrains industriels en campus de données. Personne n’a dit que c’était gratuit.

L’impact sur la facture d’électricité est le point le plus délicat. Chaque nouveau campus connecté au réseau augmente la demande aux heures de pointe et, sur un marché marginal comme celui de l’Espagne, cela se traduit par des prix plus élevés pour les ménages et les PME. C’est le même tribut que les Irlandais paient déjàoù les centres de données ont dépassé les foyers en termes de consommation d’électricité.

Logique de Washington

Le paradoxe européen est mieux compris en regardant de l’autre côté de l’Atlantique. Dans Washington Personne ne conteste la possibilité de connecter les centres de données : la question est de savoir quelle capacité de gaz naturel et de nucléaire est nécessaire pour les alimenter. La révolution du schiste a fait des États-Unis le premier exportateur mondial de gaz liquéfié et leur a donné un avantage que l’Europe n’a pas : une énergie bon marché et une discrétion pour décider de son mix. Washington ne demande pas la permission.

Ce n’est pas une coïncidence historique. Déjà en 1974, après l’embargo pétrolier arabe, Richard Nixon a lancé le soi-disant Projet d’Indépendance dans le but d’atteindre l’autosuffisance énergétique d’ici une décennie. Ce plan a échoué à l’époque, mais il a semé les graines d’une politique qui, quatre décennies plus tard, a fait des États-Unis un exportateur net. La doctrine actuelle de domination énergétique prend ce relais et l’applique à la course à l’IA.

Il y a aussi un aspect commercial qu’il ne faut pas perdre de vue. Le G7 a convenu cette semaine de libérer 100 millions de barils de pétrole brut et de diesel de ses réserves en raison de la possibilité que Donald Trump imposer un veto sur les exportations américaines de diesel. Le président a soulevé l’idée et l’a rejetée quelques heures après l’annonce du G7. L’épisode révèle à quel point l’Europe dépend des décisions prises au Bureau Ovale.

La logique sous-jacente est simple : celui qui contrôle l’énergie de l’IA contrôlera l’IA. Les États-Unis ne vont pas ralentir leurs centres de données à cause de problèmes de réseau ; Les Européens devront décider quelle limite ils souhaitent assouplir. Bruxelles parle de devenir le premier « continent électro-alimenté » et de faire passer l’électricité de 23 % à 46 % de la consommation en 2040, mais cet objectif nécessite une production ferme qui n’existe pas aujourd’hui. Le marché l’a déjà écarté.

Dossier

  • Le cas : L’Union européenne veut tripler la capacité de ses centres de données d’ici cinq à sept ans pour rivaliser dans la course à l’IA, mais son réseau électrique et sa dépendance extérieure menacent de faire monter en flèche la facture.
  • Faits marquants : Les centres de données ont consommé 68 TWh dans l’UE en 2024 et la Commission prévoit 114 TWh en 2030 (3,2 % de la demande). 57% de l’énergie communautaire est importée et 35 raffineries ont fermé depuis 2009. Le campus de Google En Autriche, cela pourrait représenter 7% de la consommation du pays.
  • Pour l’Espagne : Les projets sont concentrés en Aragon, Madrid et Catalogne ; Dans un marché marginaliste, la nouvelle demande exerce une pression à la hausse sur le prix de l’électricité payé par les ménages et les PME.